rumeurs

Les fenêtres des chambres sont ouvertes. Je suis à l’autre bout de l’appartement, côté rue, devant l’ordinateur. Le cerveau met parfois du temps à nous informer d’insensibles modifications de l’environnement sonore. On est occupé à autre chose. On le tiraille déjà suffisamment, l’affaire est secondaire. Il n’y a ici aucune menace directe, aucune raison de s’affoler. Juste cette inhabituelle rumeur. Je mets du temps à faire de ce picotement nouveau une certitude que quelque chose se passe là, derrière, à l’autre bout du couloir. Un moment encore avant de me pousser à bouger, à chercher à voir de l’autre côté des jardins, de l’autre côté des immeubles, de la nuit. Il y a là-bas des gens, assemblés en nombre, pour une raison que j’ignore. Le grondement des voix reste léger, encore estival, comme les conversations des proches voisins, anodines et orchestrées. Tout est normal.

La fenêtre de notre salle était ouverte. C’était il y a sept ans, presque jour pour jour. Nous étions trois devant deux écrans d’ordinateur. J’avais les mains sur le clavier et la souris. Ahmed, assis entre Waheed et moi, nous permettait de nous comprendre. Il traduisait. Ça n’avait rien d’évident, vraiment. Il y mettait une intelligence et une sensibilité merveilleuses. Nous étions au deuxième étage du bâtiment de la faculté des beaux-arts de l’université de Kaboul. Depuis plusieurs jours, à l’approche du ramadan, des rumeurs se densifiaient de plus en plus pour parvenir à nos oreilles. Ceux de la faculté voisine des études islamiques, d’autres peut-être, leurs amis, supportaient de moins en moins notre présence, notre projet, sa mixité et ses horaires sacrilèges.

La fenêtre de notre salle était ouverte et, ce jour-là, j’ai ressenti ce picotement léger qui se charge jusqu’à brouiller les pensées en chantier. Je me souviens d’avoir échangé un regard froncé avec Ahmed. Ses yeux portaient autant de questions inquiètes que les miens. Waheed, lui, ne semblait rien entendre. Pourtant, dehors, une rumeur de foule se précisait distinctement. Elle se stabilisa tout près. Des slogans, lancés au mégaphone, étaient repris à l’unisson et Ahmed ne traduisait pas. On prétexta une pause pour s’accouder vers le bruit et porter le regard au plus loin. Il n’y avait rien à voir. Il n’y avait rien que cette insistante et massive rumeur, ce grondement sans chair ni réalité. Nous avons repris le travail jusqu’au soir, jusqu’au bout de la semaine, jusqu’à ce qu’un film naisse. L’atelier a été déménagé dans un endroit moins exposé, nous avons oublié et je n’ai jamais su.

L’image isolée, comme souvent, ne dit rien du mouvement intérieur. Elle est là où je suis. Elle n’a pas la liberté du son, qui s’envole et se disperse, par dessus les toits, de mur en mur, et en soi, pour venir excaver des terrains en jachère. Elle dit ma limite, de corps, de courage, d’invention.

Je suis là, à la fenêtre, immobile, attentif à mes ombres.


à quai

Nous sommes muets, car sourds, la plupart du temps, faute de pensée, par trop de peur.

Ce mercredi matin, planté sur le quai, j’étais l’un des éléments vibrants de la scène. J’aurais pu croire que ce bourdonnement lancinant, ce lourd balayement de pale, venait de moi. La fatigue, l’appréhension, faisaient battre mes tempes et la gare toute entière sonnait à l’unisson.

Enfant, marchant dans les rues, je lançais des gestes magiques, furtifs, connus de moi seul, par lesquels j’animais cette vie qui me cernait — l’ouverture d’une porte, l’arrêt d’une auto, le déclenchement d’un feu, le mouvement frissonnant des feuilles, l’envol d’un oiseau. Je n’étais pas dupe mais goûtais pleinement cette illusion. Je pouvais encore croire que j’aurais — sans doute pas tout de suite mais au moins un jour — main sur les choses. J’attendais impatiemment l’âge adulte, que j’espérais être celui du savoir et du contrôle. Mes garçons aujourd’hui font de même.

J’étais redevenu enfant, ce mercredi matin, et me rassurais en découpant la scène, sans un geste, par le regard et les oreilles. J’ai appris en grandissant à serrer ce que je vois en différentes valeurs de plan, à les organiser, à en faire récit. J’ai appris à distinguer les différentes composantes du son ambiant, à les cueillir pour les doser à ma guise. Je maintiens ainsi, coûte que coûte, plein d’espoir, l’utopie d’un changement toujours à portée de main.

Il s’en serait fallu de peu, sur ce quai, pour me faire croire que j’animais la scène. Le train de 8h36 était encore virtuel à 8h45, une annonce dans les haut-parleurs, un retard. J’ai eu tout le temps d’observer, découper, recomposer. Cet ensemble simple, grave, rythmé, aurait pu être une base de travail si n’était passée au premier plan cette verrue soudaine, politesse doucereuse, cette voix synthétique, maladroitement coupée, qui ne dit que l’absence et le refus de l’autre.

J’aime les constructions en rupture qui créent interstices, complexité, vie. Avec l’âge adulte n’est pas venu le contrôle mais la conscience que l’incontrôlable est autant inquiétant que vital. Cette voix toujours la même, à toute heure, en toute gare, est fausse égalité, distance apeurée, négation de la vie. Si j’avais eu à choisir un son pour m’extirper de ma ronronnante fatigue, j’aurais commencé par un silence soudain, un vent léger, suivi d’une voix hésitante, inconnue, adressée et proche, qui ouvre un monde et m’entraîne ailleurs.

Images et sons m’ont sauvé en un temps où les mots ne venaient plus à ma bouche. Brisant l’adolescence, la mort du père m’avait rendu muet. J’étais courageux, disait-on, digne et muet. J’enfouissais ma terreur dans le silence et les sourires. On confond trop souvent tétanie et dignité. On admire ce qui n’est qu’une muette implosion.

Les mots reviennent peu à peu. C’est un lent travail et je suis patient. Retrouver parole distincte m’a pris presque autant d’années que de grandir jusqu’à la mort du père. J’ai déjà vécu au moins deux vies. Le fil des mots est ténu. L’aphasie guette toujours, repli privilégié.

La chatte de la maison se terre sous le lit au moindre bruit suspect, il en faut peu pour que mes mots se terrent sous la langue. Mes mots s’absentent encore, aujourd’hui, si trop de tension. L’habitude, l’agacement, n’y font rien. On ne contrôle pas. Seuls restent alors les tremblements.


avenue Rimbaud

L’avenue Rimbaud est une impasse. Elle naît d’une colline à l’arrête en ruines pour déboucher sur le chemin vicinal de Morgiou. Le chemin vicinal de Morgiou est l’artère principale qui irrigue ce bout du monde et plonge la ville par les calanques dans la mer. Un tortueux réseau d’avenues, boulevards et traverses, plus étroits les uns que les autres, y converge mais, à ma connaissance, aucune rue simple et droite dont on devine aisément l’issue. La hiérarchie et l’ordonnancement des voies publiques de cette ville est un étonnant mystère qui me ravit. Le chemin vicinal de Morgiou est, à leur jonction, deux fois plus large que l’avenue Rimbaud.

L’avenue Rimbaud est une impasse au bitume défoncé, bordée de murets en béton, de grilles, protégeant d’hétéroclites pavillons aux jardins bien tenus que propriétaires et agents immobiliers nomment pompeusement villas, contribuant un peu plus à brouiller les repères. Le quartier n’est pas riche, même si chacun surveille son petit lopin comme un trésor inestimable. L’endroit est triste, même sous le soleil, et bien plus encore en cette fin d’après-midi cotonneuse de décembre où la plupart des gens se préparent à réveillonner.

Je n’imagine que trois raisons de venir avenue Rimbaud. On y vit — ils ne sont pas si nombreux mais c’est la raison principale. On y connait quelqu’un qui y vit — ce soir, fait exceptionnel, plusieurs voitures immatriculées hors du département prouvent qu’on peut venir réveillonner avenue Rimbaud. Ou alors on cherche à s’y garer, au grand dam des riverains, faute de place au pied des murs de la prison — c’est ainsi que j’ai découvert l’avenue Rimbaud.

La plupart de ces maisons ont moins de cinquante ans. Je ne sais de quand date l’avenue mais me demande pourquoi c’est ici, dans ce recoin sud de la ville, bien loin des quartiers qui l’ont vu passé — du port, de la Conception, définitivement hors de « portée de se faire embarquer pour Aden, au premier mieux senti », qu’on a jugé bon qu’une voie se nomme Rimbaud, seul nom de poète perdu parmi gloires locales et lieux-dits.

Que cette impasse soit une avenue et qu’elle s’appelle Rimbaud n’a cependant qu’un rapport lointain avec ma présence ici puisque j’étais venu pour la prison et n’entendis d’abord que l’alerte d’oiseaux que je ne savais nommer.


bruit blanc

En remontant la rue d’Oran, capuche qui masque, poings serrés au fond des poches, arrêt soudain, boîte électrique défoncée, ce bruit blanc au dehors, écho au vide du dedans. Matin froid d’un dimanche de décembre. Sifflement des sinus, larmes sèches, en dedans, inexpliquées. Trop. Pas assez solide pour ce trop. Au réveil déjà, malgré la chaleur encore douce des volets clos. Mais plus tôt dans la nuit déjà, sur une route séparée, sans issue, images déconstruites, fanées, tristes. De ces rêves qui éveillent épuisé. Mis en marche forcée, ensuite, au dehors. A contrecœur. Toujours cet assourdissant trop en soi. Dans le pas ferme du jour. Dehors si lumineux, et franc, hiver glorieux. Dedans tout engoncé, enfoui en plis multiples. Trop. Marche légère, jambes, corps comme en dehors de soi. Corps encore attendri. Corps presque souriant. Corps amarre d’un bonheur à portée. Corps qui supporte cet autre en lui, cet autre en soi, fondu, immobile, agaçant. Comment dire ce détachement de l’allure et du dedans. Cet écart soudain en soi. Le front pressé. Trop plein en dedans. Synapses brûlants, crépitants, prêts à tomber cendre. Trop. Et le corps qui n’y voit goutte. Rien n’y paraît. Trop chargé en dedans. Cerveau éponge gorgée. Crâne comme à exploser. Tant que tout s’y annule. Tant qu’on n’y trouve plus rien. Tri nécessaire. Faire place, vide. Soulager. Le travail a commencé d’ailleurs, malgré soi. Alerte. Alarme. Saturation atteinte. Reprendre la main mais comment se rejoindre en soi. Laisser passer. Merci. Sans trop de réponse.


la froide lame

En bons touristes, le nez au vent, nous venions de la Promenade des Anglais et marchions rue de France, à Nice, terre explorée pour la première fois. Il était presque vingt heures.

Devant nous, trois couples de ving-cinq ans, habillés pour sortir, faisaient masse au bas d’un immeuble. Nous partagions le même trottoir. De leur joyeuse conversation, dont je n’entendais rien, s’est arrachée l’exclamation claire d’un homme : ce qui nous ferait du bien ce soir, franchement, c’est de crever un arabe ! Et tous riaient de bon coeur.

Ça ne m’était pas adressé, ils ne m’avaient pas vu. M’auraient-ils vu que ça n’aurait rien changé. Mon profil et mon ascendance, désespérément française, m’ont toujours préservé de ces attaques, me plaçant, au contraire, trop souvent, aux tables les plus difficiles à partager. C’était leur pain quotidien, leur manière de reprendre langue.

Comme à chaque fois, ne pas y croire, ne jamais s’y faire, malgré les piqûres. Mes jambes continuèrent à me porter plus avant, entraînées par les deux petits moteurs qui se cramponnaient à mes bras, ces deux encapuchonnés de cinq et huit ans, qui ne pouvaient entendre ça, regardaient plus loin, sautillaient, s’émerveillaient de cette virée nocturne dans la ville inconnue.

Derrière nous, j’entendis l’homme surenchérir gaiement : et je lui enfoncerais la lame bien profond ! Les rires redoublèrent puis disparurent. Comment dire aux enfants, au plus grand surtout qui avait fini par croiser mon regard, pourquoi je marquais le pas. La fatigue, le froid, sans doute.

J’avais enregistré le son d’avant, sur la plage de la Promenade. S’en tenir, pour ce soir précis, à l’enfance. Revenir à ce peu d’innocence. S’extasier avec eux des avions qui nous frôlent. Rire malgré tout. Ne plus craindre le froid ni la rumeur brune qui roule et roule encore. Les regarder courir, se chicaner et lancer leurs espoirs, de plus en plus gros, de plus en plus loin, avec, pour garder courage, l’éclat des galets dans les vagues.

Le lendemain soir, sur l’autoroute, dans la nuit de l’habitacle, tandis que le petit roupillait, sous prétexte d’expliquer au grand le texte d’une chanson, je lui racontais le 17 octobre 1961.


le sens reclus #3

siffle siffle quête de sens

quête de sens
quête de sens
ça revient m’agacer

sens caché, mais où ça, mystère

ascenseur, séminaire, entreprise, s’épanouir, personnel, place, promotion, philosophie, valeur

dévoyer

concept, risque, bourse, séminal, croissance, vie, entreprise, esprit, croyance

saint-esprit

salaire, statut, subir, décision, reconnaître, tenir, maîtrise, puissance, fantasme, siège

direction

souhait, tension, insane, simple, simple, simple, harcèlement
seul, seul, détresse, nervis, apprentissage, asservissement

assommer

malaise, méconnaissance, soucis, soutien, solidaire
universel, passé, pensée, réticence, bêtise, méfiance

révolte

impossible, impensable, insensée

issue
impasse

détresse insensée

ressaisir

réveil nécessaire

bonheur
bonheur

(filet de mots)


le sens reclus #2

« On les tient asservis, lui et tous les autres, par la peur et la désunion.

Il est certain que si tous les paysans d’un même district avaient compris combien l’union peut accroître la force contre l’oppression, ils n’auraient jamais laissé périr les communautés des temps primitifs, les « groupes d’amis », comme on les appelle en Serbie et autres pays slaves. La propriété collective de ces associations n’est point divisée en d’innombrables enclos par des haies, des murs et des fossés. Les compagnons n’ont point à se disputer pour savoir si un épi poussé à droite ou à gauche du sillon est bien à eux. Pas d’huissier, pas d’avoué, pas de notaire pour régler les intérêts entre les camarades. […] La commune est à la fois la propriété de tous et de chacun.

Oui, mais la commune, de même que l’individu, est bien faible si elle reste dans l’isolement. […] Elle résiste bien, et si le seigneur était seul, elle aurait bien vite triomphé de l’insolent personnage ; mais le seigneur n’est pas seul, il a pour lui le gouverneur de la province et le chef de la police, pour lui les prêtres et les magistrats, pour lui le gouvernement tout entier avec ses lois et son armée. Au besoin, il dispose du canon pour foudroyer ceux qui lui disputent le sol débattu. Ainsi, la commune pourrait avoir cent fois raison, elle a toutes les chances que les puissants lui donnent tort. Et nous avons beau lui crier, comme à l’imposable isolé : « Ne cède pas ! », elle doit céder, victime de son isolement et de sa faiblesse.

[…] Si vous ne savez pas vous unir, […] vous partagerez bientôt le sort de millions et de millions d’hommes qui sont déjà dépouillés de tous droits aux semailles et à la récolte et qui vivent dans l’esclavage du salariat, trouvant l’ouvrage quand des patrons ont intérêt à leur en donner, toujours obligés de mendier sous mille formes, tantôt demandant humblement d’être embauchés, tantôt même en avançant la main pour implorer une avare pitance. Ceux-ci ont été privés de la terre, et vous pouvez l’être demain. Y a-t-il une si grande différence entre leur sort et le vôtre ? La menace les atteint déjà ; elle vous épargne encore pour un jour ou deux. Unissez-vous tous dans votre malheur ou votre danger. Défendez ce qui vous reste et reconquérez ce que vous avez perdu.

Sinon votre sort à venir est horrible, car nous sommes dans un âge de science et de méthode et nos gouvernants, servis par l’armée des chimistes et des professeurs, vous préparent une organisation sociale dans laquelle tout sera réglé comme dans une usine, où la machine dirigera tout, même les hommes ; où ceux-ci seront de simples rouages que l’on changera comme de vieux fer quand ils se mêleront de raisonner et de vouloir. »

 
Elisée Reclus, À mon frère le paysan, 1899.


le sens reclus #1

Hôtel de Ville — Hôtel de Ville

Il avait une trentaine d’années, le cheveu fraîchement coupé, court, portait costume vert sombre aux plis marqués, de celui qu’on sort de l’armoire pour les grandes occasions, comme disait mon grand-père poitevin, les baptêmes, les mariages, les enterrements, les mains jointes pieusement sous le menton ou dans le dos puis libérées par les verres de vin autour de la grande table, un costume d’entretien d’embauche qui montre qu’on a accepté les codes, son uniforme quotidien, qui sait.

Saint-Paul — Saint-Paul

Il était face à moi, évitait les regards, tourné vers l’au-dehors, les néons récurrents, le tunnel sombre, la vitre devenue miroir, son reflet, sa silhouette, détachée, nette, comme celle du jeune marié au premier plan, sur la photo, devant l’église, moins la mariée qui l’attend ailleurs, mais avec foule de convives, bien serrés, en arrière-plan, nous tous, faisant corps, masse, dans ce métro, ligne une, filant vers Château de Vincennes, autour de lui qui allait toujours plus loin, puisque jamais il ne cillait aux arrêts, aux stations, ni ne cessait sa parole.

Bastille — Bastille

Il parlait à voix haute, sans pudeur, seul et mêlé au brouhaha, relié par son besoin de dire, vite, ressassant ce besoin, qu’on l’entende, tous, mais d’abord celui ou celle qui n’écoutait que lui, ailleurs, mieux, celle ou celui-là d’abord, d’accord, mais nous tous tout autant, contraints, ses voisins de rame, bringuebalés, dans les soubresauts des virages, de son récit, de nos secrets, unis à l’entendre, sans trop montrer, certains distraits, conversant, d’autres touchés, indifférents, agacés, tous plus isolés les uns que les autres, nous, à qui il adressait vainement sa détresse.

Gare de Lyon — descente à gauche

Je le laissais parmi les autres et, trois jours plus tard, dans un autre wagon, je lisais Elisée Reclus.


micro-ondes

Les aéroports annulent le plaisir de l’ailleurs. On voudrait n’en faire qu’un ponton, une piste d’élan, prendre l’avion comme on attrape un train, à la volée, sans passer par ces pointages répétés, ces zones d’échanges factices, ces curiosités de pacotille, toujours les mêmes, en tout point, partout. La technique, l’inhumanité, la paranoïa, le profit, verrouillent l’endroit.

Je suis ici dans un terminal à bas coût, une aérogare réduite à son essence : contrôle et commerce enclos dans un habitacle de tôle froide, bruissante.

Après avoir fait aviser les papiers, pesé le bagage, vidé les poches, le sac, ôté la veste, dans les bacs, passé le portique sans bip, remis la veste, rempli le sac, les poches, on doit stagner dans une vaste boîte aveugle. Il est onze heures du matin et, malgré les néons, c’est la nuit. Seule la pluie battant le toit signale le monde autour. Créer des ouvertures, autoriser à voir, à se projeter dehors, n’entrait visiblement pas dans les plans, coûtait trop cher sans doute.

Nous sommes entre clients, on attend que ça passe. J’ai payé un café, me suis assis. Il est onze heures du matin, un vendredi, et tous ceux que je croise ont ce regard perdu, étrange, hagard, des lendemains difficiles. Rien d’autre que le repli sur soi ne semble possible ici.

L’abrutissement est orchestré par les dégazages cadencés des frigos, de la clim, dans mon dos. Ce son particulier, sa régularité, sa circularité, font monter, à la longue, l’image du micro-onde. Les voix glissent à l’arrière-plan. Tous parlent sans s’entendre, sans y prendre garde, pour passer le temps. Tout est normal. Je suis dedans, bombardé, et il m’en cuit.

Un couple, à ma gauche, partage un film que je ne reconnais pas sur leur tablette tactile. Ils pourraient être unis mais je les sens éteints. Adaptateur double mini-jack, deux casques, les fils les délient, comme si tout dialogue devait céder au lieu. A ma droite, une jeune femme travaille ses dossiers sans un regard pour ceux qui l’entourent. Elle ne lèvera les yeux, vers l’écran central prescripteur, qu’à l’annonce de la porte d’embarquement. Face à moi, trois adolescentes, aux postures d’accablement, mangent des chips avec mollesse. Pas un mot, chacune son paquet.

Un seul regard intense, adressé, brillant. Un homme trapu au pull blanc, assis à l’autre extrémité de la banquette courbe, m’observe. C’est mon propre regard qui l’intrigue. L’usage aussi que je fais de mes appareils de prise d’images et de sons. Comme si s’attacher à de mystérieux détails, fixer les gens qui passent, les murs, le sol, le plafond, porter de l’attention, à tout, aux autres, était louche, ici. Je tente un sourire franc, un regard soutenu. Aussitôt, vivement, il s’en détourne. L’ai-je pris en faute ? En quoi sommes-nous des dangers l’un pour l’autre ?

Arrive enfin le moment d’embarquer. Nous formons une longue queue résignée. Je passe sans encombre l’ultime contrôle. La porte vers l’extérieur est encore fermée. Notre avion s’est posé mais d’autres en descendent, nous laissent la place. Il faut attendre, encore.

Le ton monte subtilement derrière moi. On refuse le départ à une femme. Elle n’a que son permis de conduire pour prouver son identité. Ce permis ne vaut rien, ici, lui oppose-t-on. Je me fais la remarque que ça a suffi, pourtant, pour arriver jusqu’ici. Ça a suffi, avant. C’est ce qu’elle explique d’ailleurs, calmement, qu’à l’aller, au départ, ça avait suffi. Son calme est épatant. Elle a beau dire qu’elle est loin de chez elle, qu’on reste sur le territoire français, qu’elle ne peut attendre quatre ou cinq jours qu’on lui envoie son passeport, qu’elle a une vie, dehors, loin, là-bas, rien n’y fait. Elle se cogne contre un uniforme d’impassibilité brutale aux cheveux attachés.

La porte vers l’avion s’est ouverte, je me suis laissé glisser dans le mouvement général. Lâchement. Sans attendre le dénouement. Laissant cette femme au pied du mur. En un peu plus d’une heure, l’esprit du lieu m’avait confit. Il s’en faut de peu, d’à peine plus de fatigue, de lassitude. Tout nous pousse à lâcher prise, à être emporté dans le flux, à briser nos résistances. Méfiance.

 

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cris fantômes

C’est un automne d’allers-retours. J’ai ces jours-ci la chance de partir, revenir, repartir, rencontrer, voir, parler et entendre ailleurs, dehors, dedans. C’est un moment de grande ductilité.

C’était il y a deux semaines exactement, le dernier jour d’un bref passage à Oslo, l’unique sans travail. Nous prenions le temps d’une première visite rêveuse, pour tâter le pouls de la ville, un peu, si peu, l’avion nous attendant déjà au bout d’une courte ligne d’heures.

C’était un samedi matin calme, assoupi. Nous traversions le jardin botanique pour rejoindre le musée Munch. De la rumeur à peine dessinée de la ville ont surgi des cris d’oiseaux comme un nuage vibrant au-dessus de nos têtes. Des oiseaux invisibles, nichés dans la voûte élevée des arbres qui bordaient l’allée. Sûr qu’ils étaient des centaines pour faire autant de fracas, pour former cette ombre mouvante, unie. Tel un trait noir fugace, l’un d’eux se détachait parfois dans le ciel, à peine un appel d’air, pour rejoindre aussitôt leur belle masse indistincte.

Il faisait froid déjà, à Oslo. Le temps pressait. Ces piailleurs apatrides, comme nous, devaient regagner le sud.

A l’arrêt sous cet arbre, enregistrant, je repensais à ce moment passé avec le petit homme au casier bien trop plein, cette conversation que nous avions eue deux semaines plus tôt dans la prison. Voilà plus d’un an qu’on travaille ensemble, on commence à se connaître un peu. Mais une année, à partager des projets, n’est rien comparée à sa peine. Il a tant de raisons d’être là, ce petit homme dur et souriant, ce bloc de nerfs tenus, entretenus, au regard d’enfant. Comme on dit : il a pris des années. S’il va au bout, il lui reste plus que mon âge à tenir enfermé.

Sous cette nuée d’oiseaux, je repensais à l’image qu’il nous a livré à sa manière, franche, brutale. Il a dit ma condamnation c’était mon enterrement — et je n’ai pas compris. Je riais mais tous me regardaient en pleurant. Mon frère m’a dit mais tu es fou, tu ne comprends donc pas. Je ne comprenais rien mais maintenant j’ai compris — je vis ma mort.

Dehors ils vivent, ma femme, mes enfants, mais je ne peux les toucher. Tu sais comme dans les films. Je les vois, les survole, mais ils ne me voient pas. Ils pensent à moi mais ils vont m’oublier. Mon aîné, au début, il venait toutes les semaines au parloir. Il ne vient presque plus. Comme au cimetière, le temps passant, on n’y vient plus. Je suis devenu un fantôme.

J’étais dans ce jardin tout au nord. Le vent léger promenait des échos de travaux. Un homme passait en silence suivant son grand chien noir. Les corbeaux des pelouses semblaient jalouser ces oiseaux perchés haut, qu’on savait là, sans pouvoir les toucher ni les voir. Il y avait en dedans, bien au chaud, ceux que j’aime, laissés loin en confiance, pour mieux les retrouver. Ces chants plus proches, presque palpables. Il y avait, comme une rengaine, ces chiens de garde qu’on ignore, faute d’y avoir affaire, mais qui aboient toujours. J’allais rentrer et je pensais au petit homme.

On se rêve tout puissant, on voudrait tout prévoir. On envie, à défaut, l’énergique inconscience des oiseaux migrateurs. Tenir un programme simple, réglé, que dictent les saisons. Suivre la bonne route, au bon moment. Mais si souvent nous manquent attention, savoir, langage, lucidité, compréhension, rêverie, temps, et l’on s’aveugle si vite.