cris fantômes

C’est un automne d’allers-retours. J’ai ces jours-ci la chance de partir, revenir, repartir, rencontrer, voir, parler et entendre ailleurs, dehors, dedans. C’est un moment de grande ductilité.

C’était il y a deux semaines exactement, le dernier jour d’un bref passage à Oslo, l’unique sans travail. Nous prenions le temps d’une première visite rêveuse, pour tâter le pouls de la ville, un peu, si peu, l’avion nous attendant déjà au bout d’une courte ligne d’heures.

C’était un samedi matin calme, assoupi. Nous traversions le jardin botanique pour rejoindre le musée Munch. De la rumeur à peine dessinée de la ville ont surgi des cris d’oiseaux comme un nuage vibrant au-dessus de nos têtes. Des oiseaux invisibles, nichés dans la voûte élevée des arbres qui bordaient l’allée. Sûr qu’ils étaient des centaines pour faire autant de fracas, pour former cette ombre mouvante, unie. Tel un trait noir fugace, l’un d’eux se détachait parfois dans le ciel, à peine un appel d’air, pour rejoindre aussitôt leur belle masse indistincte.

Il faisait froid déjà, à Oslo. Le temps pressait. Ces piailleurs apatrides, comme nous, devaient regagner le sud.

A l’arrêt sous cet arbre, enregistrant, je repensais à ce moment passé avec le petit homme au casier bien trop plein, cette conversation que nous avions eue deux semaines plus tôt dans la prison. Voilà plus d’un an qu’on travaille ensemble, on commence à se connaître un peu. Mais une année, à partager des projets, n’est rien comparée à sa peine. Il a tant de raisons d’être là, ce petit homme dur et souriant, ce bloc de nerfs tenus, entretenus, au regard d’enfant. Comme on dit : il a pris des années. S’il va au bout, il lui reste plus que mon âge à tenir enfermé.

Sous cette nuée d’oiseaux, je repensais à l’image qu’il nous a livré à sa manière, franche, brutale. Il a dit ma condamnation c’était mon enterrement — et je n’ai pas compris. Je riais mais tous me regardaient en pleurant. Mon frère m’a dit mais tu es fou, tu ne comprends donc pas. Je ne comprenais rien mais maintenant j’ai compris — je vis ma mort.

Dehors ils vivent, ma femme, mes enfants, mais je ne peux les toucher. Tu sais comme dans les films. Je les vois, les survole, mais ils ne me voient pas. Ils pensent à moi mais ils vont m’oublier. Mon aîné, au début, il venait toutes les semaines au parloir. Il ne vient presque plus. Comme au cimetière, le temps passant, on n’y vient plus. Je suis devenu un fantôme.

J’étais dans ce jardin tout au nord. Le vent léger promenait des échos de travaux. Un homme passait en silence suivant son grand chien noir. Les corbeaux des pelouses semblaient jalouser ces oiseaux perchés haut, qu’on savait là, sans pouvoir les toucher ni les voir. Il y avait en dedans, bien au chaud, ceux que j’aime, laissés loin en confiance, pour mieux les retrouver. Ces chants plus proches, presque palpables. Il y avait, comme une rengaine, ces chiens de garde qu’on ignore, faute d’y avoir affaire, mais qui aboient toujours. J’allais rentrer et je pensais au petit homme.

On se rêve tout puissant, on voudrait tout prévoir. On envie, à défaut, l’énergique inconscience des oiseaux migrateurs. Tenir un programme simple, réglé, que dictent les saisons. Suivre la bonne route, au bon moment. Mais si souvent nous manquent attention, savoir, langage, lucidité, compréhension, rêverie, temps, et l’on s’aveugle si vite.

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vivant

[ prise de son : Pierre Armand ]

J’étais venu ici en espérant autre chose. Je ne vois que marbre poli, lettres dorées, rouille, fleurs fanées ou factices. Je reste seul, immobile, à l’affût, dans le vent qui soulève les feuilles en rafale, seul, jusqu’à ce que deux vieilles femmes, courbées sur leurs arrosoirs, poussent la longue porte aux gonds grinçants.

En chemin, en venant, la tête pleine de légendes, j’essayais de me persuader que l’endroit était propice à retrouver, l’espace d’un instant, ceux qui ne sont plus en dehors. Quelques esprits familiers seraient troublés par ma simple présence, mon insistance à me tenir là, et me feraient signe. J’avais les outils, image et son, pour capturer le moindre surgissement. C’est connu, on le dit, les esprits sont plus à l’aise ici qu’ailleurs. On veut y croire parce qu’on a beau faire sans – on n’a pas le choix, on fait sans – rien n’abolit jamais le fracas de l’absence. On reste longtemps naïf, mal dégrossi, innocent volontaire, en ce domaine. On chérit ces sornettes qui entretiennent l’espoir de plis dans le temps, de mondes parallèles dont il suffirait de trouver l’entrée, de capter la vibration.

Mais ici, rien de plus qu’ailleurs. Ici, juste un petit quartier, tranquille comme tout ce village dont il n’est qu’un appendice, en bordure, sous l’autorité du clocher. Le muret bas qui l’enserre permet au regard de fuir à travers champs d’un côté et, de l’autre, vers les lotissements neufs, plantés là depuis ma dernière visite. Le son ne dit rien d’autre. Un souffle doux dans les grands arbres. Le chants des oiseaux. Le trafic faible mais régulier qui anime l’unique rue. La réfection du toit de la maison d’en face. Les deux vieilles femmes qui passent, tranquilles, toutes d’habitudes. C’est le printemps. Les hommes et la nature s’éveillent. Rien de plus. Les morts ne sont nulle part mieux qu’en nous, enfouis, bien enfouis et silencieux.

Ce qui résonne dans ce lieu, pour moi, n’est pas sonore. Le son est radicalement du côté du vivant. Daniel Deshays le dit bien. Comolli précise que, par sa nature même, le son est quelque chose de matériel. Or rien n’est moins palpable que ce fil qui nous lie aux morts. L’onde sonore se propage toujours depuis une source concrète, à faible distance. Avec force, elle nous touche, physiquement, parcourt notre corps, les oreilles n’en étant que le récepteur principal. Elle n’existe que dans le mouvement vers l’avant, l’énergie, la durée. C’est pour cela qu’enregistrée, elle a cette capacité stupéfiante à nous projeter dans d’autres lieux, d’autres temps, qui sont un présent permanent, l’illusion de l’existence vive, immédiate, des objets, des êtres qui l’ont produite. Le son disparaît si on l’arrête, alors que l’image, arrêtée, ralentie, inversée, est un formidable piège à fantômes. Le son est le symptôme le plus net de la vie.

Un souvenir récent me vient soudain. Un enfant dort dans la chambre attenante à la mienne. Pendant quelques heures, il a beaucoup toussé, s’est étranglé, réveillé plusieurs fois. Je l’ai fait boire, rehaussé d’un oreiller. Maintenant c’est le cœur de la nuit, maintenant plus aucun son ne passe la porte. Silence profond. Je pourrais céder au sommeil mais l’inquiétude s’installe, s’enroule, s’amasse. Il faut aller voir pour chasser ces pensées cuisantes. L’enfant est allongé sur le dos, semble dormir, parfaitement immobile, visage de cire dans la pâleur de la veilleuse. Sans un son, un bruit, un murmure, rien ne m’assure qu’il respire. L’image ne suffit jamais et, si aucun son ne sort, seul rassure, en dernier recours, le souffle chaud sur la joue approchée. La mort de l’autre, qui hante et réveille en sursaut, est une rupture définitive du son.

Le son recueilli ici est, lui, bien audible. Il est pris depuis le cimetière de Gizay, petit bourg de la Vienne, fief familial, inscrit dans ma mémoire comme tel. Gizay, nom toujours entendu. Terre promise, terre rêvée de mon père. Lieu des vacances chez les grands-parents, pour moi, enfant. Gizay que l’éloignement fait entendre comme jamais : ʒi.zɛ, gisais, gisait, gisaient. Un son qui se double d’un drôle de sens aujourd’hui. Terre toute emplie, à ras bord. Tombeau de glaise où tous, trop tôt, se sont trouvés allongés. Malgré cet équipement qui supplée mes oreilles limitées, rien n’y fait, je ne les entends plus. Notre histoire au présent se joue ailleurs, muette, dans une tumultueuse cohabitation intérieure.

Quant à la vie, en surface, elle souffle toujours à la cime des grands arbres, fait piailler les oiseaux, onduler le jaune colza qui monte à la lisière du bois. Elle donne encore sa mesure aux petits pas des vieilles dames affairées. Tant que je suis là pour l’entendre.


sur un toit

[ prise de son : Pierre Armand ]

Seul sur un toit de la ville où je vis.
Un toit haut et vaste, un plateau de béton gravillonné, au droit des voies de chemin de fer d’un côté, d’une petite rue de l’autre. Une falaise grise dans la ville.
Peu de monde en contrebas, il fait trop chaud. Un gosse et son scooter regagnent mollement la Belle de Mai. Calme d’un début d’après-midi d’été.
C’est le toit d’un bâtiment qui n’est plus aujourd’hui. Plus tel qu’il joue là. Avec son passé qui s’agite dans le vent, les pales folles des extracteurs d’air abandonnés.
Bâtiment industriel reconverti. De nouveaux sons à venir. C’était il y a un an.

Je pense une nouvelle fois à John Cage, à cet entretien dans son appartement, même si je cherche encore du sens là où il n’y aurait que résonance.


un matin d’été

[ prise de son : Pierre Armand ]

Ce que ce son ne donne pas, c’est la proximité de la centrale thermique de production d’électricité. Sa proximité extrême. Ses quatre cheminées tricolores plantées sur le rivage, en regard de la plage. Ce qu’il ne peut dire, du fait de la distance, faible mais suffisante pour que le son s’envole, pour que le vent fasse l’effaroucheur et dissémine le vrombissement des torchères, c’est la raffinerie, plus inquiétante encore, à perte de vue. Mieux vaut parfois fermer les yeux.

C’est le souvenir du lieu qui a ressurgi en premier. Ce son ne reste, pour moi, qu’un déclencheur. A la réécoute, domine un très fort sentiment de fausseté, d’abord, puis d’étouffement. La bande-son d’un mauvais rêve. Les images, les odeurs, qui saturent encore mes sens, privent ce son de son innocence.