avenue Rimbaud

L’avenue Rimbaud est une impasse. Elle naît d’une colline à l’arrête en ruines pour déboucher sur le chemin vicinal de Morgiou. Le chemin vicinal de Morgiou est l’artère principale qui irrigue ce bout du monde et plonge la ville par les calanques dans la mer. Un tortueux réseau d’avenues, boulevards et traverses, plus étroits les uns que les autres, y converge mais, à ma connaissance, aucune rue simple et droite dont on devine aisément l’issue. La hiérarchie et l’ordonnancement des voies publiques de cette ville est un étonnant mystère qui me ravit. Le chemin vicinal de Morgiou est, à leur jonction, deux fois plus large que l’avenue Rimbaud.

L’avenue Rimbaud est une impasse au bitume défoncé, bordée de murets en béton, de grilles, protégeant d’hétéroclites pavillons aux jardins bien tenus que propriétaires et agents immobiliers nomment pompeusement villas, contribuant un peu plus à brouiller les repères. Le quartier n’est pas riche, même si chacun surveille son petit lopin comme un trésor inestimable. L’endroit est triste, même sous le soleil, et bien plus encore en cette fin d’après-midi cotonneuse de décembre où la plupart des gens se préparent à réveillonner.

Je n’imagine que trois raisons de venir avenue Rimbaud. On y vit — ils ne sont pas si nombreux mais c’est la raison principale. On y connait quelqu’un qui y vit — ce soir, fait exceptionnel, plusieurs voitures immatriculées hors du département prouvent qu’on peut venir réveillonner avenue Rimbaud. Ou alors on cherche à s’y garer, au grand dam des riverains, faute de place au pied des murs de la prison — c’est ainsi que j’ai découvert l’avenue Rimbaud.

La plupart de ces maisons ont moins de cinquante ans. Je ne sais de quand date l’avenue mais me demande pourquoi c’est ici, dans ce recoin sud de la ville, bien loin des quartiers qui l’ont vu passé — du port, de la Conception, définitivement hors de « portée de se faire embarquer pour Aden, au premier mieux senti », qu’on a jugé bon qu’une voie se nomme Rimbaud, seul nom de poète perdu parmi gloires locales et lieux-dits.

Que cette impasse soit une avenue et qu’elle s’appelle Rimbaud n’a cependant qu’un rapport lointain avec ma présence ici puisque j’étais venu pour la prison et n’entendis d’abord que l’alerte d’oiseaux que je ne savais nommer.


bruit blanc

En remontant la rue d’Oran, capuche qui masque, poings serrés au fond des poches, arrêt soudain, boîte électrique défoncée, ce bruit blanc au dehors, écho au vide du dedans. Matin froid d’un dimanche de décembre. Sifflement des sinus, larmes sèches, en dedans, inexpliquées. Trop. Pas assez solide pour ce trop. Au réveil déjà, malgré la chaleur encore douce des volets clos. Mais plus tôt dans la nuit déjà, sur une route séparée, sans issue, images déconstruites, fanées, tristes. De ces rêves qui éveillent épuisé. Mis en marche forcée, ensuite, au dehors. A contrecœur. Toujours cet assourdissant trop en soi. Dans le pas ferme du jour. Dehors si lumineux, et franc, hiver glorieux. Dedans tout engoncé, enfoui en plis multiples. Trop. Marche légère, jambes, corps comme en dehors de soi. Corps encore attendri. Corps presque souriant. Corps amarre d’un bonheur à portée. Corps qui supporte cet autre en lui, cet autre en soi, fondu, immobile, agaçant. Comment dire ce détachement de l’allure et du dedans. Cet écart soudain en soi. Le front pressé. Trop plein en dedans. Synapses brûlants, crépitants, prêts à tomber cendre. Trop. Et le corps qui n’y voit goutte. Rien n’y paraît. Trop chargé en dedans. Cerveau éponge gorgée. Crâne comme à exploser. Tant que tout s’y annule. Tant qu’on n’y trouve plus rien. Tri nécessaire. Faire place, vide. Soulager. Le travail a commencé d’ailleurs, malgré soi. Alerte. Alarme. Saturation atteinte. Reprendre la main mais comment se rejoindre en soi. Laisser passer. Merci. Sans trop de réponse.


ressac

[ son pris sans viser, enregistré sur un trajet donné pour écouter ensuite ]

 

avenue Mathurin Moreau (Paris 19e)
longeant le siège du PC jusqu’au quai du métro Colonel-Fabien
septembre 2012

 

de retour encore
dans la ville tête
dévorante

marcher

le micro dans le sac
battant ma mesure
d’aplomb

le micro comme filin tendu
hèle la surface
la bouée

les mots m’échappent autant

que ces ondes insensibles
portiques inouïs du métro
mobile banal que la plongée affole
qui toujours réclame de rester connecté

que ces inconnus immergés
vus sans les voir les entendre
moins encore

demeure tout en dedans tout au fond
occupé de moi-même recroquevillé
l’aveugle regard tendu vers
la lueur finale

mais loin d’ici les plus aimés
m’échappent plus encore

les mots m’ont déserté
alerte vive ignorée
fanal vain

j’évolue là

sous la ligne de flottaison
les poumons serrés

sortir vite
à l’air
tenir


l’attente

J’attends dans l’entrée de mon immeuble. C’est un drain court, étroit et haut, aux murs pelés, où l’on ne stagne que par accident.

L’ami m’a écrit qu’il viendrait. Plusieurs fois dans la soirée, le téléphone a tinté confirmant, par étapes, son approche. Il est minuit passé, le train est arrivé. J’imagine l’ami tirant sa valise, descendant lentement la colline puis remontant d’autant pour parvenir jusqu’au plateau où je vis. La gare est à moins de vingt minutes à pied.

La sonnette, enrayée, ne sonne plus. Je suis donc descendu l’attendre en bas, me suis assis sur une marche, derrière la porte de métal. Le dormant, à droite, est percé de deux fentes où le facteur glisse habituellement le courrier. Elles donnent directement dans la rue. J’ai posé le micro face à la plus haute, comme témoin.

Je vis cette attente en silence, seul parmi mes pensées. Une sensation de nuit profonde, où la présence des autres s’est raréfiée à l’extrême. Où les mouvements se traînent, s’allongent à l’infini — je crois suivre le murmure d’un moteur jusqu’à l’autre bout de la ville. Où chaque surgissement de son est une promesse, une lueur, qui découpe l’ombre. Le dehors n’existe que dans la forme que je lui donne, n’occupe consciemment qu’une part infime de mon esprit.

La double chatte, intriguée, est descendue à pas comptés, à mes côtés. Un bruit sans doute qui m’échappe et c’est l’alarme : elle remonte quatre à quatre. Son énergie m’étonne.

J’attends l’ami avec impatience, heureux de le retrouver. Nous nous étions quittés au printemps, en pleine conversation. J’ouvre la porte, l’ami est là, nous montons pour couvrir la nuit de paroles.

Deux jours après, je découvre ce que le micro a recueilli. Rien de ce que j’entends ne ravive la sensation de l’attente. C’est un fracas, une surcharge, une fatigue que j’avais éludée.

Bien sûr, ce bouillonnement nocturne n’a rien d’étonnant. Ces rugissements de moteurs parviennent, étouffés, deux étages plus haut, dans ma chambre. Ils rythment mes nuits. Ces bribes de conversations forment un fond familier, une rumeur, qui ne monte fortement qu’en cas de grabuge.

C’est l’intensité, la densité qui me surprennent encore. Ahuri, toujours, d’entendre la masse de ce qui me traverse — certitude incrédule de ne pas avoir vécu ce que l’outil me renvoie. Où l’ai-je enfoui ? Où l’ai-je laissé ? Fasciné, toujours, par ma capacité à faire fi, à reconstruire. Je m’abstrais tranquillement de la cacophonie, n’en conserve que ce qui me porte.