étoiles

J’habite une ville où, à l’envie, chaque soir, on peut gagner le rivage pour contempler les étoiles. Chaque soir, bien sûr, c’est difficile, on s’y perdrait. On n’aurait plus la force de revenir dans le mouvement, de quitter les rochers lisses et plongeant qui nous tiennent allongés, bienheureux.

Mais ce soir-là, nous y étions, allongés, seuls, silencieux, loin de tout, unis d’un même regard vers la voûte constellée, quand ils sont arrivés. D’abord deux filles, précédées dans l’air par leurs voix, suivies d’un garçon gargantuesque dont la silhouette se découpait sur la falaise. Sans un regard, ils se sont installés en contrebas de nous, au raz de l’eau. Le temps a passé, imperceptiblement. Nous avions restauré notre précieuse bulle quand d’autres ont déboulé, les retrouvant, râlant de n’avoir pu les joindre par téléphone. Le réseau passe à peine, ici, et c’est bien. Dans la foulée, pour finir, trois nouvelles jeunes filles arrivèrent à leur tour, grondant d’éclats brillants, fluettes, mal assurées, mais dévorant l’espace sonore, le contestant au ressac.

Cette petite troupe excitée nous ramena gaiement sur terre. Ils avaient décidé d’accrocher de nouvelles étoiles et s’étaient équipés en conséquence de bombes, fusées, chandelles, de toute une pyrotechnie bon marché. Ils s’y employèrent avec une joyeuse énergie. Les explosions de rires, de cris, les courses folles et les sursauts, accompagnèrent bien vite d’aléatoires lancers qui peinaient à s’inscrire dans le ciel. Quand, au comble de l’excitation, les fusées se mirent à voler bas, nous les laissâmes à leur insouciance.

Nous aurions pu leur en vouloir, leur reprocher cet arrachement au désert enchanté. Mais non, pas du tout, pas un brin d’amertume. C’est la vie qu’ils portaient là. Leur insouciance a ravivé la nôtre. Ils nous avaient, sans le savoir, sans même nous voir, relancés dans le mouvement.


part commune

J’ai découvert Antoine Emaz cet été, ça et sur le net. J’ai acheté Sauf paru chez Tarabuste et Cuisine chez publie.net.

Dès les premiers mots, cette sensation rare, bouleversante, d’être happé par des livres « pareils à de clairs miroirs, où se dessine cette image propre qui, de nous demeurer inaccessible, nous rend comme étranger à nous-même, fermé à notre possibilité« , pour citer Bergounioux, autre indispensable. Emaz a immédiatement trouvé sa place parmi ceux-là.

Ce petit chantier n’a pas vocation à détailler mes lectures si ce n’est que, ce soir, je reprends Sauf, l’ouvre au hasard – page 195 – et lis ceci, qui me renvoie un écho saisissant de simplicité, de justesse, à ce que j’écrivais péniblement ici, hier :

 

 

(7.06.97)

 

qu’ajouter

tout est dit
comble

on enterre
un corps emporte sa langue

reste une mémoire qui borde
déborde

 

 

pour tasser
on ajoute des fleurs des couronnes
c’est presque beau
ces couleurs en tas

ensuite on est seul on commence
à mesurer le vide

on peut rire alors
ça évite les mots

 

 

 

 

 

J’ajoute ceci, qui dit ce mouvement primordial qu’Emaz travaille, qui me touche, extrait de Cuisine :

 

école, apprendre, vivre

Il y a bien un apprentissage ; il peut passer par l’école, le travail solitaire, l’atelier… bref par une pratique. Dans le même temps, reste à lire. Reste enfin à dépasser l’apprentissage et les lectures. Là, on doit être à peu près sur la ligne de départ d’une œuvre possible. Reste à vivre et se dépasser soi-même, crise violente ou évolution progressive, pression du dehors et exigence du dedans.

Cette démarche ne me semble pas spécifique au poète ou à l’écrivain ; elle est celle de n’importe quel artiste. Le médium n’importe pas, il fait seulement appel à des « dons » différents, mais c’est bien pour cela que l’on choisit d’être peintre ou musicien ou danseur, ou poète…

Il s’agit toujours d’aller vers soi pour l’autre. Comment est-ce que je vais triturer singulièrement le medium pour être à la fois le plus complètement moi et le plus ouvert à autrui, à mon temps et à ce qui dépasse mon temps ? Cela revient à travailler au plus profond ma part commune.

 

 


échos martiaux

[ prise de son : Pierre Armand ]

Les sons de la nuit ont fait ressurgir ce son-là, enregistré sur le port de Port-de-Bouc, un 14 juillet, en fin de matinée, il y a un an.

Hier soir, alors qu’ordre et fanfares cédaient le pas aux pétards, je notais :

L’écho de la démesure emplit l’air de la ville. L’artifice est sur les plages cette année.
Sous ma fenêtre, la vie suit calmement son cours.
Frappant comme à distance dans la ville creuse, sans la liesse, ne reste de l’émerveillement d’enfant que l’écho martial.

Les déflagrations officielles se propagent maintenant en multiples éclats de voix.
Une basse rythmée se rapproche. Les vitres frémissent.
Klaxon, crissements de pneus soudains, chacun se crée ses manèges.