hauts-fonds

J’avance à tâtons dans ce noir profond qui me sert de mémoire. J’envie toujours autant ceux qui sont capables de ranimer clairement, sur simple demande, leurs souvenirs. Je n’y parviens pas. Je suis toujours surpris lorsqu’on me décrit des scènes où j’apparais. Effaré car c’est le portrait d’un étranger qu’on dresse. C’est bien moi, pourtant, me disent-ils. Où étais-je à ce moment-là ? J’étais là, avec eux, leur mémoire en atteste.

L’esprit met parfois en place des mécanismes de défense sévères, tortueux, passionnants. Il y va de notre survie. La folie rôde. Il s’agit, d’abord, d’enfouir les douleurs pour en réduire l’agression, en étouffer le feu, mais tout vient avec, le tri est un risque trop grand, une perte de temps, tout se trouve enveloppé d’un voile opaque, démesuré. Ainsi suis-je installé dans une solide forteresse d’amnésie qui, pour me protéger, veille sans relâche à me faire perdre pied. Je vis mais ne conserve consciemment que peu de chose de ce que je vis. Les émotions, les vibrations me restent mais peu d’images, pas de mots. Je suppose qu’il existe des caches secrètes, des contrées insoupçonnées, qui recueillent les souvenirs éconduits. Sans les récits des autres, répétés, corroborés, je pourrais avec raison douter du simple fait d’avoir été.

L’enfance, les commencements, avant tout, restent un mystère. Je compte au mieux trois ou quatre souvenirs reconstruits sur la base de bribes, de sensations, de récits exogènes. A peine de quoi se tenir en équilibre au-dessus du vide.

Dans cet enregistrement, donc, c’est moi. Le son lui-même ne le dit pas mais son support fait office de preuve. Les mots inscrits sur la cassette. Le lieu – Lusignan – et la date – 1977. Je me souviens du magnétophone Philips et du micro sur trépied. Je m’en souviens pour les avoir exhumés du fond de la grande maie, il y a treize ans, lorsque nous avons dû vider la maison.

Voici donc les sons que j’émettais un an après ma naissance. Sans cet enregistrement fait par mon frère aîné – je l’entends me parler un peu plus loin sur la bande, sans cet enregistrement, je ne pouvais m’imaginer en petit être, gazouillant, sans mots. Cette voix naissante, qui s’étonne même de surgir, c’est la mienne.

Pas d’image pour faire vivre la scène mais trois sensations nettes qui réinventent des perspectives.

Les cris des élèves qui jouent dans la cour, leitmotiv de mon enfance. J’ai vécu jusqu’à seize ans dans des logements de fonction – ici, un collège, que nous quitterons cinq ans plus tard – et cette musique familière d’une cour, éclatante de voix, accompagnait les jours d’avant l’âge de l’école et ceux, plus ponctuels ensuite, vécus malade à la maison.

L’odeur de l’herbe coupée au printemps (et le son des tondeuses). Le son n’en donne rien mais me le suggère avec force. C’est quelque chose qui ne me parvient plus que rarement aux narines, mais c’est à chaque fois un trouble et un plaisir immenses. C’est lié à cet endroit, cette époque, ces grandes pelouses et l’odeur, qui marquait la fin de l’hiver morne, montait jusqu’à moi.

La distance et la hauteur. Si je n’ai pas d’image, aucun souvenir visuel de l’appartement, s’impose cette sensation d’un point de vue, d’un angle de visée. L’appartement était en étage. A en croire cette impression bien ancrée, le petit enfant que j’étais se sentait très haut, alors qu’il n’y avait guère plus de deux ou trois niveaux. Me revient le cadre de la fenêtre qui annonçait la plongée ébahie sur le monde.

Je reconstruis le passé comme je peux d’après ce qui me touche dans l’instant où cela me touche. N’a de sens que le présent. Ces vibrations d’un autre temps, préservées, viennent frapper mes tympans, avec une intensité intacte. Leur résonance est évidente, mais elles résonnent dans ce noir sans me permettre d’atteindre des fragments purs de récit. Elles résonnent. Mon corps entier réagit. Je dois me contenter de cela.

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ce que l’on entend et ce qui nous échappe

[ Extraits découpés dans la passionnante conférence de Daniel Deshays (ingénieur du son, enseignant à l’École nationale des arts et techniques du théâtre de Lyon et à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris), autour de Mon Oncle de Jacques Tati, donnée en février 2009 au Centre Pompidou à Paris. A écouter dans son intégralité ici. ]

Le microphone est « une permanence de production de ce que l’on ne veut pas entendre ». Réécouter pour entendre ce que l’on ne voulait pas entendre, ce que notre cerveau a cru bon de classer, selon ses critères, qui sont les nôtres, mais que souvent nous ignorons.