micro-ondes

Les aéroports annulent le plaisir de l’ailleurs. On voudrait n’en faire qu’un ponton, une piste d’élan, prendre l’avion comme on attrape un train, à la volée, sans passer par ces pointages répétés, ces zones d’échanges factices, ces curiosités de pacotille, toujours les mêmes, en tout point, partout. La technique, l’inhumanité, la paranoïa, le profit, verrouillent l’endroit.

Je suis ici dans un terminal à bas coût, une aérogare réduite à son essence : contrôle et commerce enclos dans un habitacle de tôle froide, bruissante.

Après avoir fait aviser les papiers, pesé le bagage, vidé les poches, le sac, ôté la veste, dans les bacs, passé le portique sans bip, remis la veste, rempli le sac, les poches, on doit stagner dans une vaste boîte aveugle. Il est onze heures du matin et, malgré les néons, c’est la nuit. Seule la pluie battant le toit signale le monde autour. Créer des ouvertures, autoriser à voir, à se projeter dehors, n’entrait visiblement pas dans les plans, coûtait trop cher sans doute.

Nous sommes entre clients, on attend que ça passe. J’ai payé un café, me suis assis. Il est onze heures du matin, un vendredi, et tous ceux que je croise ont ce regard perdu, étrange, hagard, des lendemains difficiles. Rien d’autre que le repli sur soi ne semble possible ici.

L’abrutissement est orchestré par les dégazages cadencés des frigos, de la clim, dans mon dos. Ce son particulier, sa régularité, sa circularité, font monter, à la longue, l’image du micro-onde. Les voix glissent à l’arrière-plan. Tous parlent sans s’entendre, sans y prendre garde, pour passer le temps. Tout est normal. Je suis dedans, bombardé, et il m’en cuit.

Un couple, à ma gauche, partage un film que je ne reconnais pas sur leur tablette tactile. Ils pourraient être unis mais je les sens éteints. Adaptateur double mini-jack, deux casques, les fils les délient, comme si tout dialogue devait céder au lieu. A ma droite, une jeune femme travaille ses dossiers sans un regard pour ceux qui l’entourent. Elle ne lèvera les yeux, vers l’écran central prescripteur, qu’à l’annonce de la porte d’embarquement. Face à moi, trois adolescentes, aux postures d’accablement, mangent des chips avec mollesse. Pas un mot, chacune son paquet.

Un seul regard intense, adressé, brillant. Un homme trapu au pull blanc, assis à l’autre extrémité de la banquette courbe, m’observe. C’est mon propre regard qui l’intrigue. L’usage aussi que je fais de mes appareils de prise d’images et de sons. Comme si s’attacher à de mystérieux détails, fixer les gens qui passent, les murs, le sol, le plafond, porter de l’attention, à tout, aux autres, était louche, ici. Je tente un sourire franc, un regard soutenu. Aussitôt, vivement, il s’en détourne. L’ai-je pris en faute ? En quoi sommes-nous des dangers l’un pour l’autre ?

Arrive enfin le moment d’embarquer. Nous formons une longue queue résignée. Je passe sans encombre l’ultime contrôle. La porte vers l’extérieur est encore fermée. Notre avion s’est posé mais d’autres en descendent, nous laissent la place. Il faut attendre, encore.

Le ton monte subtilement derrière moi. On refuse le départ à une femme. Elle n’a que son permis de conduire pour prouver son identité. Ce permis ne vaut rien, ici, lui oppose-t-on. Je me fais la remarque que ça a suffi, pourtant, pour arriver jusqu’ici. Ça a suffi, avant. C’est ce qu’elle explique d’ailleurs, calmement, qu’à l’aller, au départ, ça avait suffi. Son calme est épatant. Elle a beau dire qu’elle est loin de chez elle, qu’on reste sur le territoire français, qu’elle ne peut attendre quatre ou cinq jours qu’on lui envoie son passeport, qu’elle a une vie, dehors, loin, là-bas, rien n’y fait. Elle se cogne contre un uniforme d’impassibilité brutale aux cheveux attachés.

La porte vers l’avion s’est ouverte, je me suis laissé glisser dans le mouvement général. Lâchement. Sans attendre le dénouement. Laissant cette femme au pied du mur. En un peu plus d’une heure, l’esprit du lieu m’avait confit. Il s’en faut de peu, d’à peine plus de fatigue, de lassitude. Tout nous pousse à lâcher prise, à être emporté dans le flux, à briser nos résistances. Méfiance.

 

[ vues carrées en écho : 1, 2, 3 ]


clefs (variation #2)

Pour parvenir ici, slalomer parmi les familles qui patientent sur le trottoir. Croiser les regards des femmes, mères, enfants, plus rares hommes, inquiets, blasés, c’est selon. Etre dévisagé du coin de l’oeil : qui es-tu pour venir franchir le portail principal ? Eux ont une autre entrée, discrète, dédiée, avec d’autres contrôles, renforcés. Chacun son côté de la guérite. Ne pas mélanger et prévenir tout risque.

Pour parvenir ici, se poster devant la grande porte verte, poser la main sur la petite porte verte qui s’y découpe, sentir le froid, attendre, savoir que l’on est observé, identifié, entendre l’ouverture du verrou électrique, pousser de tout son poids. Poser le badge sur le capteur. Saluer la vitre sans tain, ne rien voir, attendre vainement une voix, un signe. Parfois la lueur de dents blanches perce le miroir, un sourire, et un franc salut grésille du parlophone. C’est un événement rare, un humain.

Pour parvenir ici, empoigner l’un des barreaux de la seconde porte du sas, attendre, tête baissée par l’habitude, la pesanteur de ce rituel, parfois saluer des connaissances, embrasser, s’entendre dire ça va, avant l’ouverture du verrou, pousser de tout son poids, le groom est plus serré, ça résiste, tenir la porte aux autres si nécessaire.

Pour parvenir ici, traverser le chemin de ronde entre le mur d’enceinte et le bâtiment A, slalomer parmi les véhicules de transfert, les voitures de police, parfois les hommes en armures noires, d’ordinaire en uniformes bleus ou verts. Saluer encore qui l’on connaît, nous reconnaît. Prendre garde aux surgissements de pelleteuses, aux sonneries lancinantes de recul, c’est en chantier.

Pour parvenir ici, monter trois marches en entendant, à distance, sans attendre, l’ouverture du verrou. Depuis l’intérieur, derrière la vitre, on est repéré depuis longtemps. Pousser la porte qui tremble et part d’elle-même. Saluer dans le vide, par principe. Sortir sa clef, gagner le casier, l’ouvrir, y serrer téléphone, portefeuille, médicaments, clefs de maison, de voiture, USB, le refermer. Reprendre son souffle, une grande inspiration, poser le sac sur le tapis, franchir le portique sans encombre. Après, c’est autre chose, on est dedans.

Pour en sortir, comprendre les codes, détenir les clefs.

 

[ variations sur un même son, clefs (variation #1) ]


clefs (variation #1)

métal
portes
lourdes

targettes électriques
déclenchements
tête du client

badges magnétiques
diodes rouges si validés
pattes toujours plus blanches

préférence préférable

identités tracées
portiques rayons X
scan bip repassez
tapis roulants inarrêtables

boucles chaînes laminés

pour mieux prévenir
pour mieux protéger
disent-ils doctement

et qui et quoi
toujours reconnaître
naître encore
affranchis

s’ils étaient au moins
aveugles sincèrement

loin des yeux
c’est plus sûr
aux marges de la ville
à l’abri de hauts murs

on entretient ici
la brutalité les mirages
le cœur le plus pur
de notre société

(j’y reviendrai)

 

pensées vers ici, la france moche et la peur de fantômas

[ variations sur un même son, clefs (variation #2) ]