part commune

J’ai découvert Antoine Emaz cet été, ça et sur le net. J’ai acheté Sauf paru chez Tarabuste et Cuisine chez publie.net.

Dès les premiers mots, cette sensation rare, bouleversante, d’être happé par des livres « pareils à de clairs miroirs, où se dessine cette image propre qui, de nous demeurer inaccessible, nous rend comme étranger à nous-même, fermé à notre possibilité« , pour citer Bergounioux, autre indispensable. Emaz a immédiatement trouvé sa place parmi ceux-là.

Ce petit chantier n’a pas vocation à détailler mes lectures si ce n’est que, ce soir, je reprends Sauf, l’ouvre au hasard – page 195 – et lis ceci, qui me renvoie un écho saisissant de simplicité, de justesse, à ce que j’écrivais péniblement ici, hier :

 

 

(7.06.97)

 

qu’ajouter

tout est dit
comble

on enterre
un corps emporte sa langue

reste une mémoire qui borde
déborde

 

 

pour tasser
on ajoute des fleurs des couronnes
c’est presque beau
ces couleurs en tas

ensuite on est seul on commence
à mesurer le vide

on peut rire alors
ça évite les mots

 

 

 

 

 

J’ajoute ceci, qui dit ce mouvement primordial qu’Emaz travaille, qui me touche, extrait de Cuisine :

 

école, apprendre, vivre

Il y a bien un apprentissage ; il peut passer par l’école, le travail solitaire, l’atelier… bref par une pratique. Dans le même temps, reste à lire. Reste enfin à dépasser l’apprentissage et les lectures. Là, on doit être à peu près sur la ligne de départ d’une œuvre possible. Reste à vivre et se dépasser soi-même, crise violente ou évolution progressive, pression du dehors et exigence du dedans.

Cette démarche ne me semble pas spécifique au poète ou à l’écrivain ; elle est celle de n’importe quel artiste. Le médium n’importe pas, il fait seulement appel à des « dons » différents, mais c’est bien pour cela que l’on choisit d’être peintre ou musicien ou danseur, ou poète…

Il s’agit toujours d’aller vers soi pour l’autre. Comment est-ce que je vais triturer singulièrement le medium pour être à la fois le plus complètement moi et le plus ouvert à autrui, à mon temps et à ce qui dépasse mon temps ? Cela revient à travailler au plus profond ma part commune.

 

 

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l’eau le remède

“L’antique médecine rapporte les passions de l’âme à l’univers tout entier. Nous jouons tant mal que bien notre partie à l’intersection des deux registres, chacun quadruple, de la matière : celle du dedans – les humeurs – et celle qui tourbillonne au dehors. Ici, la mécanique des fluides primitifs, la convection des liqueurs vitales – la bile jaune et le flegme, le sang et l’atrabile -, là, l’éternel conflit de l’eau et du feu, de l’air et de la terre, le règne tumultueux des éléments.

Si nous avions notre mot à dire, c’est de la terre que j’aurais souhaiter procéder, être pétri. C’est son égalité, sa patience qu’il m’aurait plu de goûter pendant la durée de l’incident de frontière qui oppose les substances, elles-mêmes divisées, de l’intérieur et de l’extérieur. J’ai, sur ce point, une certitude aussi ancienne que l’incident lui-même. Un penchant inné, irrésistible me porte vers la figure terrienne que du temps d’Hippocrate, déjà, le ciseau des grecs avait tiré du marbre sous le nom de Cybèle.

Mais on n’a pas sollicité notre avis. Ce qui se passe est du ressort de la matière, ce qu’on en pense très peu important, accessoire, presque, et, n’y peut rien changer. On aura été le siège étroit, passager, de l’aveugle tourment qui l’agite et voilà tout.

Je n’avais aucune chance.

Du côté paternel, on était ivre de bile noire, amer et maigrelet, opiniâtre, sédentaire, continuellement désespéré. De l’autre, les songes l’emportaient. Ça donnait des figures amincies, mobiles, lancées haut dans les airs, imaginatives et ensoleillées. Bref, les traits les plus contraires, les êtres les moins conciliables qui se puissent imaginer. Bien sûr, c’est après qu’on s’en rend compte, quand ils ont quitté l’espace du dehors et qu’on s’avise qu’ils sont nous, qu’on est eux, maintenant. On se découvre porteur, à parts égales, des attributs antagonistes dont ils étaient respectivement chargés, avec l’obligation de mettre un semblant d’ordre et d’unité dans l’orageuse assemblée qu’on abrite, de pacifier le vivant Érèbe que l’on est devenu.

Placés comme ils furent sous des signes adverses, en butte, les uns, à la mélancolie, les autres à l’ascendant d’un rêve, il n’est pas surprenant qu’ils aient cherché remède auprès de l’eau. Elle les a rassemblés sur sa rive, purgeant de l’amertume les petits noirauds, canalisant les songes des grandes perches éblouies.”

Pierre Bergounioux
La Ligne, Verdier, p. 9-11


pêche et maléfice

Envie de mettre en avant cet extrait qui m’est venu, hier, en écho à un commentaire sur cette question des écarts entre sons et mots. L’image même de ce que je recherche ici.

“L’attrait de la pêche tient, formellement, dans l’instant très court où quelque chose a quitté sa place pour faire intrusion dans une autre en conservant les propriétés qu’il tenait de la première. Tout commence à la déchirure soudaine de la surface, quand ça a pris et que ça se refuse à en tirer les conséquences, à venir jusqu’à nous, de l’autre côté. Ça fait toute une histoire scandée de rapprochements et de fuites, ponctuée de lueurs sourdes et d’éclats brillants, de réticences, d’abandons. Parfois, elle tourne court, quand le poisson, si c’en est un, s’il existe avant de s’être matérialisé dans l’air, rompt le fil ou se défait du flocon de plume qu’on lui avait fiché en gueule. Mais parfois, elle aboutit et le maléfice, aussitôt, commence à s’exercer.”

Pierre Bergounioux
La Ligne, Verdier, p. 18