KM 140

( François Bon a publié hier un beau texte sur ces machines qui nous rendent présent, au plus près, les voix et les bruits du monde. Le « mot Neumann » a fait ressurgir un souvenir, mis en commentaire sur Tiers Livre, puis deux sons, qui réveillent ce petit chantier endormi. )

Mai 2005, je décide de partir sur les traces d’un ami mort, à l’autre bout de la Sibérie, à la frontière chinoise, au bord du fleuve Amour. Le voyage s’annonce chaotique : voiture, train, avion jusqu’à Moscou, ligne intérieure jusqu’à Khabarovsk, transsibérien pour revenir un peu en arrière, camion bringuebalant sur des chemins boueux, barque. Je veux traverser cela seul, à l’image et au son. On me confie un Neumann, un KM 140, petit cigare bagué, dense et discret. On me dit qu’il n’y a guère que lui pour rester constant de Doué-la-Fontaine aux marais de Khigansky.

Il fera le voyage sans broncher ; vite en place, vite démonté, jeté sans mal au fond du sac à l’approche des militaires ou des gardiens de musée. Il assuma seul l’entière responsabilité du son du film. Il fut parfait. L’émerveillement au montage son de découvrir sa finesse pour rendre les chants des oiseaux de la réserve, sa souplesse pour encaisser le cri trompettant de la grue du Japon, sa précision pour aller chercher depuis la chambre d’hôtel où je m’étais perché la sonnerie d’un appareil sur une piste de Cheremetievo, sa justesse pour rendre présent — à lui seul — un dialogue improbable à base d’ours, de cerfs et de chasses interdites, dans un wagon de transsibérien. Il était là où j’étais, il entendait ce que j’entendais, comme s’il avait percé le secret de cette écoute désirante qui fait la prétendue supériorité des oreilles et du cerveau humain sur les appareils à membrane.

Je sais depuis l’importance et le plaisir d’avoir un camarade, ingénieur du son, qui sait adapter le micro à la situation, le préparer, le placer avec précision, mais le KM 140 s’est inscrit dans ma petite mythologie personnelle comme le compagnon irremplaçable de mes déambulations solitaires.


la compagnie des arbres

J’ai suivi les pas de l’enfant que j’étais et le son, comme souvent, ne témoigne que d’oiseaux.

Je suis revenu dans la petite ville aux grands murs de coton, aux murs de poussière, aux murs étouffant les voix, les visages, les pas de côté, m’enserrant tout petit tout entier, absorbant le soleil même et les départs possibles, ne laissant jaillir au sol que les cris des roquets immortels, tandis que tout là haut, si haut que ces murs n’en peuvent mais, si haut que d’impuissance ils s’effritent, des branches en fuites éperdues se livrent au vent, érodent les parements, les émondent à leur tour, les écalent, les réduisent joliment à leurs pesanteurs vaines et, tôt ou tard, les affaisseront.

L’homme au visage d’avant m’a demandé si faire ce film m’avait apaisé. J’ai dit je ne sais pas. J’ai dit la colère est autre mais la colère est là. J’ai dit quelque chose a changé. J’ai souri. Les mots d’Antoine Emaz ne me sont revenus que le lendemain soir : « Écrire / ne soigne / ni n’avive / accompagne seulement ». Compagnie nécessaire que cet objet qu’on sort de soi. Double qui éclaire et consolide. Présence devenue tangible, branche à laquelle s’agripper, aux autres projetée, comme une pique, comme un pont, qui m’a conduit ici, pour commencer.


avenue Rimbaud

L’avenue Rimbaud est une impasse. Elle naît d’une colline à l’arrête en ruines pour déboucher sur le chemin vicinal de Morgiou. Le chemin vicinal de Morgiou est l’artère principale qui irrigue ce bout du monde et plonge la ville par les calanques dans la mer. Un tortueux réseau d’avenues, boulevards et traverses, plus étroits les uns que les autres, y converge mais, à ma connaissance, aucune rue simple et droite dont on devine aisément l’issue. La hiérarchie et l’ordonnancement des voies publiques de cette ville est un étonnant mystère qui me ravit. Le chemin vicinal de Morgiou est, à leur jonction, deux fois plus large que l’avenue Rimbaud.

L’avenue Rimbaud est une impasse au bitume défoncé, bordée de murets en béton, de grilles, protégeant d’hétéroclites pavillons aux jardins bien tenus que propriétaires et agents immobiliers nomment pompeusement villas, contribuant un peu plus à brouiller les repères. Le quartier n’est pas riche, même si chacun surveille son petit lopin comme un trésor inestimable. L’endroit est triste, même sous le soleil, et bien plus encore en cette fin d’après-midi cotonneuse de décembre où la plupart des gens se préparent à réveillonner.

Je n’imagine que trois raisons de venir avenue Rimbaud. On y vit — ils ne sont pas si nombreux mais c’est la raison principale. On y connait quelqu’un qui y vit — ce soir, fait exceptionnel, plusieurs voitures immatriculées hors du département prouvent qu’on peut venir réveillonner avenue Rimbaud. Ou alors on cherche à s’y garer, au grand dam des riverains, faute de place au pied des murs de la prison — c’est ainsi que j’ai découvert l’avenue Rimbaud.

La plupart de ces maisons ont moins de cinquante ans. Je ne sais de quand date l’avenue mais me demande pourquoi c’est ici, dans ce recoin sud de la ville, bien loin des quartiers qui l’ont vu passé — du port, de la Conception, définitivement hors de « portée de se faire embarquer pour Aden, au premier mieux senti », qu’on a jugé bon qu’une voie se nomme Rimbaud, seul nom de poète perdu parmi gloires locales et lieux-dits.

Que cette impasse soit une avenue et qu’elle s’appelle Rimbaud n’a cependant qu’un rapport lointain avec ma présence ici puisque j’étais venu pour la prison et n’entendis d’abord que l’alerte d’oiseaux que je ne savais nommer.


cicatrices silence

 

( écrire sur un silence, faire nécessairement une autre exception au principe de ce petit chantier, car sans image il n’y aurait plus rien | la froide lame a fait ressurgir une histoire de famille qu’il faut garder présente )

 

Dans la maison d’alors, où j’étais encore enfant, est arrivée, par la Poste, une cassette VHS.

Ce fut un évènement, on me l’a souvent dit. J’aimerais me souvenir de l’émotion de mon père recevant ce paquet d’un ami perdu de vue depuis longtemps. J’aimerais me souvenir de mon émotion découvrant, dans la télévision, mon père à ving-et-un ans, le temps d’un plan fugace, passé et repassé, un travelling latéral (je le sais maintenant) sur des hommes faisant cordon pour contenir la foule. J’aimerais me souvenir de l’explication demandée, et obtenue, j’en suis sûr.

Ne me reste que cette certitude, sans décor ni contour, de l’émotion vive projetée vers moi, de ces parents en alerte, jamais apaisés, quelque chose comme un bloc digne, debout, inquiet. J’ai construit sur ce peu qui vibrait si fort.

Cette cassette VHS est bien arrivée un jour (j’en revois l’étiquette manuscrite) et je veux croire que, grâce à elle, ils me parlèrent de la guerre d’Algérie, de Charonne, de leur engagement d’étudiants bien français, pour l’indépendance de ce pays, pour la liberté, l’égalité, la fraternité en acte, contre l’OAS, ceux d’Assas (cette expression, elle, m’est restée) qui les attendaient armés de chaînes de vélo, de barres de fer, et d’éclairer ainsi les cicatrices sur leurs mains.

Je me souviens de ces discrètes encoches qui transformèrent, à mes yeux, leurs mains en registre d’un passé vécu, palpable, chargeant dès lors toute leçon d’Histoire, ses dates et ses mots-clefs, d’un poids de chair inégalé. Ceux qui me précédaient s’inscrivaient dans ce sillon commun, à ce moment précis, par leurs mains qui caressent, empoignent, triment, et, sur l’écran donc, par l’impassible visage de ce joufflu imberbe, rare image à cet âge de mon barbu de père.

Longtemps après, en 2000, boulevard Saint-Michel à Paris où j’étais venu travailler, j’ai acheté une cassette VHS du Joli Mai. Les parents étaient déjà morts. Marker m’accompagnait depuis quelques années. Je ne connaissais que le titre de ce film, ne le reliais à rien d’autre qu’à ma cinéphilie.

Dès les premiers plans, l’entrée de la voix — est-ce la plus belle ville du monde ? — ce fut l’évidence et, au commencement de la deuxième partie, tout doute était levé : ce n’était pas un film que j’avais déjà vu, c’était un film de famille. Les images de l’enterrement des morts de Charonne réveillèrent l’enfant en moi, fixèrent son émotion labile, l’éclairèrent. Tout se synchronisait.

Moment essentiel où les choses s’assemblent, prennent place, où l’on se positionne. Moment rare, où je me suis vu amener par ceux d’avant à ce point de la ligne qu’il me revenait de prolonger.

J’ai depuis fait un brin de route, gagné quelques outils, les utilise pour reprendre souffle et, de cette séquence, je retiens le silence. Ni directs, ni ambiance, ni musique, Marker fait le choix d’évider le son pour forger la violence. Ne surtout pas réduire la brutalité du drame à la matérialité du son. La voix même cède au silence, avant de revenir pour qu’éclatent plus encore les sanglots, la marche funèbre et les oiseaux. Avec cette phrase qui emporte l’infime présence de mon père jeune et grave : pour la première fois, on put entendre, à midi, un oiseau chanter Place de la République.

Je prends le détour de l’analyse rapide pour mieux retarder les questions qui râclent. Qu’aurai-je le temps de transmettre et par quelles vibrations ? Où sont nos cicatrices ? Dans ce présent où tout se mêle, se confond, pour mieux nous assourdir, fabriquer de l’oubli, quels gestes porteront ?

Je suis enfant d’un temps qu’on dit de paix mais j’ai grandi dans la sensation des corps marqués, dans le silence des guerres inscrites sur la peau. Nos combats ont pris d’autres formes, roulent en dedans, n’en sont pas moins importants.

J’ai hérité d’anciennes rengaines. Je crois toujours en la nécessité de parler, de témoigner, de comprendre, de transmettre. Je crois encore en l’attention au monde, oreilles et yeux ouverts, en l’impérieuse obligation parfois de se taire.

Sans cicatrices évidentes, tandis que tout vire au bluff, à l’abject, tracer des lignes de silence pour que résonnent nos mots, nos images et nos sons.

Dans la maison d’aujourd’hui, devant moi, deux enfants jouent.

 

[ extrait du film Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme – 1963 ]


échasse blanche

[ prise de son : Pierre Armand ]

 

« On ne sait pas trop ce qu’on dit, dit-il, mais on le dit. On sent passer, très vite, l’aile et l’absence de l’oiseau. »

Jacques Ancet, 26 octobre 2012 – 00h57

 

oiseau alerte
aux longues pattes rouges
tendues droit derrière
flèche vive

j’sais pas ce que c’est
comme oiseau

me dit mon guide

son truc à lui c’est l’usine-là
j’ai passé toute ma vie
en fait, dans ce truc-là

trente ans à travailler dedans
dedans il connaît trop
incollable dégoûté

dehors
côte à côte
nous avançons

sur le chemin de ronde
vers l’aire d’exercice
où l’on apprend à ne pas
mourir asphyxié

l’oiseau quitte l’eau stagnante
son nid, d’un cri strident

trace des boucles inquiètes
au-dessus de nos têtes

en cas d’alerte
au chlore
évacuez

corps de plumes chétif
présence forte
corps en cri

on avance malgré lui
vers la barrière
la torchère
le bout

s’amenuise son cri
sous le feu lourd
qui tonne

 

pas de nom pour
cet oiseau-là
ce veilleur

le nommer
chercher au retour
se laver de l’air brun de l’usine

petit échassier pattes rouges
taper ces mots valider
trouver son nom

 

 

échasse blanche

 

 

entendre s’élever
voir plus loin

 

entendre équilibre

fragile
léger
clair

 

voici donc ce que c’était

une alarme d’échasse blanche
sous les ronflements sourds des torchères


cris fantômes

C’est un automne d’allers-retours. J’ai ces jours-ci la chance de partir, revenir, repartir, rencontrer, voir, parler et entendre ailleurs, dehors, dedans. C’est un moment de grande ductilité.

C’était il y a deux semaines exactement, le dernier jour d’un bref passage à Oslo, l’unique sans travail. Nous prenions le temps d’une première visite rêveuse, pour tâter le pouls de la ville, un peu, si peu, l’avion nous attendant déjà au bout d’une courte ligne d’heures.

C’était un samedi matin calme, assoupi. Nous traversions le jardin botanique pour rejoindre le musée Munch. De la rumeur à peine dessinée de la ville ont surgi des cris d’oiseaux comme un nuage vibrant au-dessus de nos têtes. Des oiseaux invisibles, nichés dans la voûte élevée des arbres qui bordaient l’allée. Sûr qu’ils étaient des centaines pour faire autant de fracas, pour former cette ombre mouvante, unie. Tel un trait noir fugace, l’un d’eux se détachait parfois dans le ciel, à peine un appel d’air, pour rejoindre aussitôt leur belle masse indistincte.

Il faisait froid déjà, à Oslo. Le temps pressait. Ces piailleurs apatrides, comme nous, devaient regagner le sud.

A l’arrêt sous cet arbre, enregistrant, je repensais à ce moment passé avec le petit homme au casier bien trop plein, cette conversation que nous avions eue deux semaines plus tôt dans la prison. Voilà plus d’un an qu’on travaille ensemble, on commence à se connaître un peu. Mais une année, à partager des projets, n’est rien comparée à sa peine. Il a tant de raisons d’être là, ce petit homme dur et souriant, ce bloc de nerfs tenus, entretenus, au regard d’enfant. Comme on dit : il a pris des années. S’il va au bout, il lui reste plus que mon âge à tenir enfermé.

Sous cette nuée d’oiseaux, je repensais à l’image qu’il nous a livré à sa manière, franche, brutale. Il a dit ma condamnation c’était mon enterrement — et je n’ai pas compris. Je riais mais tous me regardaient en pleurant. Mon frère m’a dit mais tu es fou, tu ne comprends donc pas. Je ne comprenais rien mais maintenant j’ai compris — je vis ma mort.

Dehors ils vivent, ma femme, mes enfants, mais je ne peux les toucher. Tu sais comme dans les films. Je les vois, les survole, mais ils ne me voient pas. Ils pensent à moi mais ils vont m’oublier. Mon aîné, au début, il venait toutes les semaines au parloir. Il ne vient presque plus. Comme au cimetière, le temps passant, on n’y vient plus. Je suis devenu un fantôme.

J’étais dans ce jardin tout au nord. Le vent léger promenait des échos de travaux. Un homme passait en silence suivant son grand chien noir. Les corbeaux des pelouses semblaient jalouser ces oiseaux perchés haut, qu’on savait là, sans pouvoir les toucher ni les voir. Il y avait en dedans, bien au chaud, ceux que j’aime, laissés loin en confiance, pour mieux les retrouver. Ces chants plus proches, presque palpables. Il y avait, comme une rengaine, ces chiens de garde qu’on ignore, faute d’y avoir affaire, mais qui aboient toujours. J’allais rentrer et je pensais au petit homme.

On se rêve tout puissant, on voudrait tout prévoir. On envie, à défaut, l’énergique inconscience des oiseaux migrateurs. Tenir un programme simple, réglé, que dictent les saisons. Suivre la bonne route, au bon moment. Mais si souvent nous manquent attention, savoir, langage, lucidité, compréhension, rêverie, temps, et l’on s’aveugle si vite.


bâtir un silence

 

12 juillet. — L’ami est revenu : joueur d’échecs quand il ne travaille pas et tailleur de pierre quand il a le temps. On a porté une petite table dehors, un jeu, des pièces de bois.

— Tu prends les blancs ?
— Si tu veux.

Un gros coq roux s’est perché sur une pierre pas loin de notre arbre.

— On dirait que ça l’intéresse.
— Qui sait ?

Avant de commencer on a mangé du salé, du sucré ; on a bu du vin puis on a ramassé tout ce qu’on trouvait pour bâtir un silence. Un silence qui dure longtemps, au moins jusqu’à l’heure de la lampe, quand les voix, brisant leur volière, s’élancent de voûte en voûte.

Jusqu’au soir nous avons dérivé sur nos chaises puis, comme on aperçoit une terre au loin, un village, un homme se rapprochant, une porte, un repas ; nous sommes rentrés.

Un dernier regard vers ces feuillages qu’on ne connaît jamais, un dernier appel vers ce qui reste dehors, oublié, insaisissable : on entendait les oiseaux se retirer dans la nuit comme un chant qui s’éloigne.

Dedans je regardais l’ami sous la lumière brutale de l’ampoule : il souriait. On aurait dit qu’il venait d’arriver, m’apportant quelque chose : une poignée de terre ou une poignée de main, des feuilles.

Oui, c’est ça : quelques feuilles dans une main d’homme.

 

Thierry Metz, Le journal d’un manoeuvre, L’Arpenteur, p. 61-62

 

Extrait venu en écho à l’attente.

Auquel j’ajoute un lien vers L’homme-taupe, beau texte de Sylvie Gracia consacré à Thierry Metz (revenu en mémoire grâce à @CharlineValerie sur Twitter).