anniversaire

Le 22 décembre 1940, mon père naissait.

Le 22 décembre 1992, il était assis dans ce fauteuil de camping à ressorts, seul à même de contenir sa douleur, son peu de souffle restant. Je ne me souviens pas d’avoir fêté cet anniversaire. J’avais 16 ans, je devrais me souvenir. Je ne me souviens pas de l’anniversaire — comment aurions-nous pu — seulement de la masse douloureuse de mon père en peignoir dans cet étrange fauteuil à bascule, de son sourire qui disait continuons, continuez, afin que vive la vie. Il me l’avait fait promettre.

Une nouvelle fois, pas de souvenir vivant mais une photo de lui parmi nous dans ce fauteuil, autour de la table de Noël. Il s’était juré de ne pas gâcher les fêtes.

Seule reste sa voix enregistrée.

Le 22 décembre 2012, au matin, je lis ce Matricule (2) de Francis Royo :

rien ne fut jamais pareil après cette secousse
ancienne
ni de la plaie ni de son sang
il n’a de souvenir
peut-être un tremblement très bref
devant chaque aube
chaque matin d’amour

de la peur amère qui l’a construit
qui l’a conduit aux bords des crimes
fragile
il fit son pain

Et la date d’aujourd’hui m’apparaît.

Le 6 janvier 1993, mon père est mort.
Cela fera vingt ans.

Sa voix reste debout dans les brisures.

 

( autre écho de la valise noire )

Publicités

la valise noire

le père est mort
sans presque rien laisser
dans ma mémoire
en surface

ni visage, hors celui que composent les photos
ni mouvements du corps
ni moments
ni mots
ni même le timbre de sa voix

nous avions traversé presque
dix-sept ans ensemble

de quoi nourrir les souvenirs pourtant

presque dix-sept années
calmes avant celle-ci

le père est mort
ses cinquante-deux ans à peine fêtés
une valise noire à code
posée devant lui

 

je n’avais pas le code alors
je l’ai forcée

 

dedans des papiers
des cahiers
des cassettes

plein de mots
écrits dits enfermés
secrets

au milieu surtout
cette cassette
et sa voix

 

un texte écrit à trente-quatre ans
en mille neuf cent soixante quatorze
lu enregistré avant de mourir le souffle court
en mille neuf cent quatre vingt douze

son titre Le Charaud
nom d’une mare
merveille à ses yeux

 

pour dire vrai trois cassettes
trois copies identiques pour prénoms différents
une pour chacun d’entre nous

peut-être parce que
ce texte contait l’enfance
la terre lumineuse
le rêve d’une vie

peut-être parce que
ce texte portait les clefs
de cette vie d’avant qu’il emmena

peut-être pour que
sa voix reste en vie

 

à l’écouter
j’ai compris l’évidence

 

mon père a laissé quelque chose
de plus vaste qu’un souvenir

les prémisses d’un chemin
une conduite des jalons

 

je ne fais que
déplier retaper élargir

sous d’autres formes
en d’autres lieux

il a fallu qu’il parle mort
qu’il vive en mots

pour que je comprenne


part commune

J’ai découvert Antoine Emaz cet été, ça et sur le net. J’ai acheté Sauf paru chez Tarabuste et Cuisine chez publie.net.

Dès les premiers mots, cette sensation rare, bouleversante, d’être happé par des livres « pareils à de clairs miroirs, où se dessine cette image propre qui, de nous demeurer inaccessible, nous rend comme étranger à nous-même, fermé à notre possibilité« , pour citer Bergounioux, autre indispensable. Emaz a immédiatement trouvé sa place parmi ceux-là.

Ce petit chantier n’a pas vocation à détailler mes lectures si ce n’est que, ce soir, je reprends Sauf, l’ouvre au hasard – page 195 – et lis ceci, qui me renvoie un écho saisissant de simplicité, de justesse, à ce que j’écrivais péniblement ici, hier :

 

 

(7.06.97)

 

qu’ajouter

tout est dit
comble

on enterre
un corps emporte sa langue

reste une mémoire qui borde
déborde

 

 

pour tasser
on ajoute des fleurs des couronnes
c’est presque beau
ces couleurs en tas

ensuite on est seul on commence
à mesurer le vide

on peut rire alors
ça évite les mots

 

 

 

 

 

J’ajoute ceci, qui dit ce mouvement primordial qu’Emaz travaille, qui me touche, extrait de Cuisine :

 

école, apprendre, vivre

Il y a bien un apprentissage ; il peut passer par l’école, le travail solitaire, l’atelier… bref par une pratique. Dans le même temps, reste à lire. Reste enfin à dépasser l’apprentissage et les lectures. Là, on doit être à peu près sur la ligne de départ d’une œuvre possible. Reste à vivre et se dépasser soi-même, crise violente ou évolution progressive, pression du dehors et exigence du dedans.

Cette démarche ne me semble pas spécifique au poète ou à l’écrivain ; elle est celle de n’importe quel artiste. Le médium n’importe pas, il fait seulement appel à des « dons » différents, mais c’est bien pour cela que l’on choisit d’être peintre ou musicien ou danseur, ou poète…

Il s’agit toujours d’aller vers soi pour l’autre. Comment est-ce que je vais triturer singulièrement le medium pour être à la fois le plus complètement moi et le plus ouvert à autrui, à mon temps et à ce qui dépasse mon temps ? Cela revient à travailler au plus profond ma part commune.

 

 


pêche et maléfice

Envie de mettre en avant cet extrait qui m’est venu, hier, en écho à un commentaire sur cette question des écarts entre sons et mots. L’image même de ce que je recherche ici.

“L’attrait de la pêche tient, formellement, dans l’instant très court où quelque chose a quitté sa place pour faire intrusion dans une autre en conservant les propriétés qu’il tenait de la première. Tout commence à la déchirure soudaine de la surface, quand ça a pris et que ça se refuse à en tirer les conséquences, à venir jusqu’à nous, de l’autre côté. Ça fait toute une histoire scandée de rapprochements et de fuites, ponctuée de lueurs sourdes et d’éclats brillants, de réticences, d’abandons. Parfois, elle tourne court, quand le poisson, si c’en est un, s’il existe avant de s’être matérialisé dans l’air, rompt le fil ou se défait du flocon de plume qu’on lui avait fiché en gueule. Mais parfois, elle aboutit et le maléfice, aussitôt, commence à s’exercer.”

Pierre Bergounioux
La Ligne, Verdier, p. 18


poème usé II

« mémoire
épaisseur mouvante
enlisement
quand dehors
vite
c’est l’affolement matinal et présent du ciel

***

mémoire vaine
les être deviennent flous
puis noms retenus sans visage
et puis nuages qui filent
ou bien terre

on continue
avec ceux qui vivent
parce qu’il n’y a rien d’autre »

 

Antoine Emaz
Sauf, Éditions Tarabuste, 2011