sidéré

[ prise de son : Pierre Armand ]

Nous étions venus ici parce qu’il pleuvait, que la pluie rendait impossible le tournage prévu de l’autre côté du golfe de Fos, à Lavera, là où les torchères grondent contre les échasses blanches. Nous avions envie, tous trois, d’approcher le mastodonte, de donner corps et vie à cette silhouette immense, fumante, fascinante. Nous avons longtemps cherché un chemin pour l’approcher au plus près. Nous nous sommes embourbés, fourvoyés, avant de trouver cette route goudronnée qui longe l’usine du côté de la mer et du terminal méthanier. C’est une piste d’évacuation qui se boucle pour mieux repartir, ne pas s’attarder. Nous nous sommes installés, ici, une heure, les yeux rivés sur ce mystérieux organisme, ses mouvements, ses émanations, les oreilles prises par sa respiration.

J’ai un souvenir précis du moment où cette usine s’est inscrite dans mon imaginaire parmi les monstres fantastiques. C’était l’été, la nuit. Je revenais de Montpellier, traversais la plaine de la Crau pour regagner Marseille. Je dévorais cette interminable ligne droite, impatient d’arriver, quand j’ai vu s’élever à l’horizon, à main droite, une masse gigantesque, rougeoyante. J’en étais loin mais distinguais les moindres détails. Peut-être que l’air avait, ce soir-là, la limpidité si particulière des jours de mistral qui met les îles à portée de main. Je crois surtout que ce tableau tout d’étrangeté, d’inquiétude, accueillait mes fantasmes. J’ai fait de cette vision l’icône parfaite de ma hantise du monde industriel, cette peur née des poussières qui ont tôt tué mon père, cette peur nourrie ensuite par les paroles, les livres, les films, vus et sur lesquels j’ai travaillé.

J’ai pensé à voix haute que je n’avais encore rien vu de pareil. Un compagnon de route m’a glissé l’évidence : tout le monde connait ici, c’est la SOLLAC. J’ai décodé en rentrant : Société Lorraine de Laminage Continu. J’ai su depuis qu’ArcelorMittal avait repris le site, comme à Florange.

Hier, j’ai lu le deuxième cahier publié par François Bon à partir du travail d’atelier d’écriture — Un chant acier — qu’il mène en ce moment là-bas. Nécessité profonde de cette expérience. Les mots qui y naissent, malgré la dureté, l’usure, la violence, disent la résistance, la poésie, la solidarité, l’humour, l’humain, la vie, dans cette carcasse qui en est, pour moi, à distance, si dépourvue.

Lire ces textes pour garder espoir, combattre, ne pas en rester à la pesanteur du son et de l’acier.

 

instructions pour un jour de travail en poste

Commencez par éteindre votre réveil pour la troisième fois, il est 3 h du matin, laissez vos rêves de côté. Mettez les pieds au sol, surtout ne pas se rendormir ! même cinq minutes. Déjeunez comme il se doit, s’habiller en vitesse et prendre la voiture, faire ses kilomètres pour aller travailler. Faites la queue pour entrer, badgez. Si un garde vous fait signe, arrêtez-vous, vous allez faire un test d’alcoolémie. Rendez-vous sur le parking de votre secteur. Allez au vestiaire. Enlevez une chaussure, serrez une main, enlevez-en une autre, serrez une main, enlevez chaussettes et tout autre tenue civile, serrez encore la main d’un collègue. Mettez vos Équipements de Protection Individuels. Allez au monte-charge ou prenez les escaliers : attention, une centaine de marches vous attendent. Présentez-vous à votre chef de poste, serrez-lui la main à lui aussi. Allez à votre poste de travail, faites la relève du poste précédent. Allez contrôler si tout va bien. Demandez à votre R.E. le programme du poste d’aujourd’hui. Buvez un café si vous le souhaitez. Faites vos visites et votre nettoyage. Travaillez, souffrez pendant vos huit heures. N’oubliez pas de manger au milieu de votre poste. Remplacez un collègue pour sa douche, prenez votre douche. N’oubliez pas de frotter pendant de longues minutes sinon la crasse restera. Reprenez votre poste de travail avec vos E.P.I. La relève arrive, oui ça y est, mais votre journée n’est pas finie. Retournez au vestiaire, rhabillez-vous en civil. Retournez à votre voiture. Allez vers la sortie, badgez. Si un garde vous arrête, ouvrez-lui votre coffre. Repartez sur votre route, et refaites vos kilomètres. Il est 14 h 00, votre journée est finie. Allez vous coucher, et n’oubliez pas vos trois réveils.

[…]

instructions pour ne pas penser au boulot à 11 h du soir

Bien définir sa position. Ne pas commencer avant. L’hygiène c’est important. Se laver. Se doucher. Descendre la température de son corps. Favorise l’endormissement, plus rapide vient le sommeil, mieux l’objectif sera atteint. Prendre un repas léger. Le contraire, repas trop lourd, retarde sommeil et digestion. Pas bon, cela favorise les pensées. Penser à quoi ? Au boulot. Aux contraintes. Aux frustrations. À ce qu’on aurait dû faire. Rappel : se laver, se détendre, se coucher quand vient le sommeil et c’est gagné. Sinon. Sinon on rate le train du sommeil. Dans deux heures viendra la prochain. Pensées, pensées du boulot qui viennent combler cette attente, ces deux heures. « Si j’avais dit cela. » « Si je lui avais répondu cela. » « J’aurais dû faire comme cela. » Prendre conscience qu’il est trop tard, que cela ne sert à rien. Mais surtout ne changera rien. Faire le vide. Pas simple à trouver le rien, le vide, l’absence. Tellement d’idées, de pensées du boulot se bousculent que les pousser, les rejeter pour faire place au vide demande un effort. Une volonté. Utiliser une pensée contre une autre pensée pour faire le vide. Un plus un. Non : un contre un égale zéro. Écouter son corps plutôt que les rumeurs de la journée passée. Se laisser aller au vide qui précède le sommeil, les rêves et le repos. Faire comme au boulot : ne penser à rien.

 

( extraits de Un chant acier – cahier 2, à lire ici )

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échasse blanche

[ prise de son : Pierre Armand ]

 

« On ne sait pas trop ce qu’on dit, dit-il, mais on le dit. On sent passer, très vite, l’aile et l’absence de l’oiseau. »

Jacques Ancet, 26 octobre 2012 – 00h57

 

oiseau alerte
aux longues pattes rouges
tendues droit derrière
flèche vive

j’sais pas ce que c’est
comme oiseau

me dit mon guide

son truc à lui c’est l’usine-là
j’ai passé toute ma vie
en fait, dans ce truc-là

trente ans à travailler dedans
dedans il connaît trop
incollable dégoûté

dehors
côte à côte
nous avançons

sur le chemin de ronde
vers l’aire d’exercice
où l’on apprend à ne pas
mourir asphyxié

l’oiseau quitte l’eau stagnante
son nid, d’un cri strident

trace des boucles inquiètes
au-dessus de nos têtes

en cas d’alerte
au chlore
évacuez

corps de plumes chétif
présence forte
corps en cri

on avance malgré lui
vers la barrière
la torchère
le bout

s’amenuise son cri
sous le feu lourd
qui tonne

 

pas de nom pour
cet oiseau-là
ce veilleur

le nommer
chercher au retour
se laver de l’air brun de l’usine

petit échassier pattes rouges
taper ces mots valider
trouver son nom

 

 

échasse blanche

 

 

entendre s’élever
voir plus loin

 

entendre équilibre

fragile
léger
clair

 

voici donc ce que c’était

une alarme d’échasse blanche
sous les ronflements sourds des torchères


Renaissance de la matière

[ prise de son : Pierre Armand ]

le panneau à l’entrée comme une injonction
– Renaissance de la matière –
récupération de métaux
ferrailleur

tôles froissées, arrachées par la griffe mécanique
monticules, tas que l’on déplace, tri mystérieux
et tout le long du mur, de l’autre côté,
passage de tôles motorisées, métallisées, étincelantes
compression des temps, des destins des objets
vanités industrielles

puis soudain surgit sans crier gare
un homme rogue qui vous tape sur l’épaule
c’est pour un contrôle du niveau de bruit ?
non, c’est juste pour le son, pour un film…
sourire sceptique du colosse en combinaison verte
regards échangés, nécessaires,
sourire vrai alors, et indulgent,
et l’homme s’éloigne


sur un toit

[ prise de son : Pierre Armand ]

Seul sur un toit de la ville où je vis.
Un toit haut et vaste, un plateau de béton gravillonné, au droit des voies de chemin de fer d’un côté, d’une petite rue de l’autre. Une falaise grise dans la ville.
Peu de monde en contrebas, il fait trop chaud. Un gosse et son scooter regagnent mollement la Belle de Mai. Calme d’un début d’après-midi d’été.
C’est le toit d’un bâtiment qui n’est plus aujourd’hui. Plus tel qu’il joue là. Avec son passé qui s’agite dans le vent, les pales folles des extracteurs d’air abandonnés.
Bâtiment industriel reconverti. De nouveaux sons à venir. C’était il y a un an.

Je pense une nouvelle fois à John Cage, à cet entretien dans son appartement, même si je cherche encore du sens là où il n’y aurait que résonance.