l’eau le remède

“L’antique médecine rapporte les passions de l’âme à l’univers tout entier. Nous jouons tant mal que bien notre partie à l’intersection des deux registres, chacun quadruple, de la matière : celle du dedans – les humeurs – et celle qui tourbillonne au dehors. Ici, la mécanique des fluides primitifs, la convection des liqueurs vitales – la bile jaune et le flegme, le sang et l’atrabile -, là, l’éternel conflit de l’eau et du feu, de l’air et de la terre, le règne tumultueux des éléments.

Si nous avions notre mot à dire, c’est de la terre que j’aurais souhaiter procéder, être pétri. C’est son égalité, sa patience qu’il m’aurait plu de goûter pendant la durée de l’incident de frontière qui oppose les substances, elles-mêmes divisées, de l’intérieur et de l’extérieur. J’ai, sur ce point, une certitude aussi ancienne que l’incident lui-même. Un penchant inné, irrésistible me porte vers la figure terrienne que du temps d’Hippocrate, déjà, le ciseau des grecs avait tiré du marbre sous le nom de Cybèle.

Mais on n’a pas sollicité notre avis. Ce qui se passe est du ressort de la matière, ce qu’on en pense très peu important, accessoire, presque, et, n’y peut rien changer. On aura été le siège étroit, passager, de l’aveugle tourment qui l’agite et voilà tout.

Je n’avais aucune chance.

Du côté paternel, on était ivre de bile noire, amer et maigrelet, opiniâtre, sédentaire, continuellement désespéré. De l’autre, les songes l’emportaient. Ça donnait des figures amincies, mobiles, lancées haut dans les airs, imaginatives et ensoleillées. Bref, les traits les plus contraires, les êtres les moins conciliables qui se puissent imaginer. Bien sûr, c’est après qu’on s’en rend compte, quand ils ont quitté l’espace du dehors et qu’on s’avise qu’ils sont nous, qu’on est eux, maintenant. On se découvre porteur, à parts égales, des attributs antagonistes dont ils étaient respectivement chargés, avec l’obligation de mettre un semblant d’ordre et d’unité dans l’orageuse assemblée qu’on abrite, de pacifier le vivant Érèbe que l’on est devenu.

Placés comme ils furent sous des signes adverses, en butte, les uns, à la mélancolie, les autres à l’ascendant d’un rêve, il n’est pas surprenant qu’ils aient cherché remède auprès de l’eau. Elle les a rassemblés sur sa rive, purgeant de l’amertume les petits noirauds, canalisant les songes des grandes perches éblouies.”

Pierre Bergounioux
La Ligne, Verdier, p. 9-11

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