interférences

Retour de nuit dans les battements de lumière sur le métal vert, dans ce noir épais tout autour et le train qui s’enfonçait et filait sans rien laisser derrière lui qu’un sifflement lointain.

Dedans, tout était immobile. Le corps avait renoncé, le corps s’était mis en veille, n’acceptait ni mots ni musiques du dehors, s’en tenait strictement au mouvement intérieur, vital, minime, des fluides et de l’air. Les récepteurs étaient saturés. Je l’acceptais à regret, me pliais dans le fauteuil, les genoux calés sur le dossier de devant, le regard posé sur le bas de la vitre, à l’écoute des plus infimes battements. Je m’échinais à écarquiller les yeux vers la nuit noire, à y chercher des traces, des signaux, des lampions, à n’y rien voir.

La tête était encore trop pleine de cette parole maladroite du déjeuner de midi, de ces premiers mots en public pour dire ce film où résonne la voix réinventée, réinterprétée, en l’absence, du père mort. Je repensais à l’animal politique qui me faisait face et discourait en souriant, comme protégé par un brouilleur d’ondes, un dispositif sophistiqué et diablement efficace qui semblait le couper de toute expérience sentie, humaine, sincère. Rien ne passait.

Depuis le matin, j’étais obsédé par cette coïncidence de date : 9 janvier 2013 — 9 janvier 1993.

Il y a vingt ans, on mettait mon père en terre et, sur l’estrade, au micro, tous parlaient de lui qui s’était tu trois jours plus tôt. Moi, j’adoptais mon mutisme nourri des larmes retenues le plus longtemps possible, à toute force, en vain. J’étais pris, papillon prisonnier, dans l’éblouissement de la lumière ocre de ma chambre d’enfant d’où se détachait le fantôme de ma mère me réveillant en pleine nuit pour me dire c’est fini viens lui dire au revoir. Je ne voulais pas mais n’osais refuser. Je voulais juste entendre mon père, encore, pas lui dire au revoir, pas le voir mais l’entendre, et je me retrouvais poussé dans la chambre bleue, de l’autre côté du couloir, face à cette pâle copie de cire froide, contraint de baiser du bout des lèvres son front factice. Trois jours après, tous parlaient de lui alors qu’il n’était plus et je n’entendais rien.

Les scènes, les âges, le train, filaient. Je n’étais vraiment plus bon à rien en ce soir de retour. J’ai lancé l’enregistreur pour garder trace des battements du métal. J’ai mis le casque sur mes oreilles.

Dans le maigre battement, dans le souffle des tunnels, dans le sifflement de la mécanique lancée à grande vitesse, des interférences incessantes s’imposaient. On nous vend le contrôle absolu sur tout ce que l’on pense, produit, rencontre, et c’est toujours étonnant de découvrir ce qui échappe. En l’absence apparente de communication, des machines se parlent, échangent entre elles, envoient à notre cerveau des éléments dont il ne nous dit rien et, sans d’autres machines mouchards, nous n’entendrions rien.

Le dictionnaire m’explique qu’une interférence est un phénomène résultant de la superposition de deux vibrations de même longueur d’onde, lorsque celles-ci sont en phase ou en opposition de phase. C’est une influence réciproque. J’imagine les coïncidences comme des jeux de vibrations qui nous échappent. Cette petite musique pourrait être leur son. Je n’ai pas les outils nécessaires pour mieux les analyser et c’est heureux. Ça me laisse encore un brin d’innocence et ouvre l’espace aux possibles.

Il y a ces souvenirs qui nous traquent et nous rencognent. Il y a ces intuitions qui éveillent et nourrisent. ll y a ce que nous ne percevons pas clairement, qui nous traverse, fait son chemin, s’installe en nous. Nous allons, construisons et rêvons au milieu de tout cela. Nous savons voir le battement de la lumière sur le métal, entendre les grincements de la tôle. Nous n’entendons pas, la nuit, certaines ondes, nous n’entendons pas l’avant, nous distinguons à peine quelques formes embrouillées qui surgissent incertaines pour peupler le présent.

Enfoui dans mes pensées, je n’ai pas vu le train arriver en gare.

Sur le quai, surpris d’être à l’air libre, j’ai repris forme, remis ma mécanique en ordre de marche et ne suis pas descendu dans le métro pour éviter un tube qui m’aspirerait de nouveau en moi. On m’attendait, j’en étais heureux et comptais offrir figure fraîche et légère. J’ai dévalé les grands escaliers et pris un vélo — pour une fois, hasard ou pas, il en restait encore un.

Je descendais le boulevard d’Athènes quand une silhouette, sur le trottoir, a attiré mon regard. Un homme à tignasse grise marchait un livre à la main. Je m’en suis approché, l’ai lentement dépassé, dévisagé, c’était François Bon.

Comment mon cerveau qui n’avait eu accès qu’à ses textes, son visage photographié, plus récemment ses tweets, l’a-t-il reconnu à distance, de dos, par sa seule démarche, avec cette profonde sensation d’évidence ? L’a-t-il d’ailleurs reconnu en tant que François Bon ? N’a-t-il pas juste perçu de subtiles interférences ? Je ne sais pas et ne veux pas savoir.

Je lui ai adressé une vibration vocale plus explicite, me suis présenté et nous avons bavardé jusqu’au bas du boulevard, lui à pied, moi patinant sur mon vélo, dans l’équilibre fragile de cette improbable rencontre. Ça m’a joyeusement réinscrit dans la vie au présent. C’était étrange, fugace, stimulant. Tout est possible. On m’attendait, j’avais hâte, nous en sommes restés là. La prochaine fois, on prendra le temps de faire durer la coïncidence.

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sidéré

[ prise de son : Pierre Armand ]

Nous étions venus ici parce qu’il pleuvait, que la pluie rendait impossible le tournage prévu de l’autre côté du golfe de Fos, à Lavera, là où les torchères grondent contre les échasses blanches. Nous avions envie, tous trois, d’approcher le mastodonte, de donner corps et vie à cette silhouette immense, fumante, fascinante. Nous avons longtemps cherché un chemin pour l’approcher au plus près. Nous nous sommes embourbés, fourvoyés, avant de trouver cette route goudronnée qui longe l’usine du côté de la mer et du terminal méthanier. C’est une piste d’évacuation qui se boucle pour mieux repartir, ne pas s’attarder. Nous nous sommes installés, ici, une heure, les yeux rivés sur ce mystérieux organisme, ses mouvements, ses émanations, les oreilles prises par sa respiration.

J’ai un souvenir précis du moment où cette usine s’est inscrite dans mon imaginaire parmi les monstres fantastiques. C’était l’été, la nuit. Je revenais de Montpellier, traversais la plaine de la Crau pour regagner Marseille. Je dévorais cette interminable ligne droite, impatient d’arriver, quand j’ai vu s’élever à l’horizon, à main droite, une masse gigantesque, rougeoyante. J’en étais loin mais distinguais les moindres détails. Peut-être que l’air avait, ce soir-là, la limpidité si particulière des jours de mistral qui met les îles à portée de main. Je crois surtout que ce tableau tout d’étrangeté, d’inquiétude, accueillait mes fantasmes. J’ai fait de cette vision l’icône parfaite de ma hantise du monde industriel, cette peur née des poussières qui ont tôt tué mon père, cette peur nourrie ensuite par les paroles, les livres, les films, vus et sur lesquels j’ai travaillé.

J’ai pensé à voix haute que je n’avais encore rien vu de pareil. Un compagnon de route m’a glissé l’évidence : tout le monde connait ici, c’est la SOLLAC. J’ai décodé en rentrant : Société Lorraine de Laminage Continu. J’ai su depuis qu’ArcelorMittal avait repris le site, comme à Florange.

Hier, j’ai lu le deuxième cahier publié par François Bon à partir du travail d’atelier d’écriture — Un chant acier — qu’il mène en ce moment là-bas. Nécessité profonde de cette expérience. Les mots qui y naissent, malgré la dureté, l’usure, la violence, disent la résistance, la poésie, la solidarité, l’humour, l’humain, la vie, dans cette carcasse qui en est, pour moi, à distance, si dépourvue.

Lire ces textes pour garder espoir, combattre, ne pas en rester à la pesanteur du son et de l’acier.

 

instructions pour un jour de travail en poste

Commencez par éteindre votre réveil pour la troisième fois, il est 3 h du matin, laissez vos rêves de côté. Mettez les pieds au sol, surtout ne pas se rendormir ! même cinq minutes. Déjeunez comme il se doit, s’habiller en vitesse et prendre la voiture, faire ses kilomètres pour aller travailler. Faites la queue pour entrer, badgez. Si un garde vous fait signe, arrêtez-vous, vous allez faire un test d’alcoolémie. Rendez-vous sur le parking de votre secteur. Allez au vestiaire. Enlevez une chaussure, serrez une main, enlevez-en une autre, serrez une main, enlevez chaussettes et tout autre tenue civile, serrez encore la main d’un collègue. Mettez vos Équipements de Protection Individuels. Allez au monte-charge ou prenez les escaliers : attention, une centaine de marches vous attendent. Présentez-vous à votre chef de poste, serrez-lui la main à lui aussi. Allez à votre poste de travail, faites la relève du poste précédent. Allez contrôler si tout va bien. Demandez à votre R.E. le programme du poste d’aujourd’hui. Buvez un café si vous le souhaitez. Faites vos visites et votre nettoyage. Travaillez, souffrez pendant vos huit heures. N’oubliez pas de manger au milieu de votre poste. Remplacez un collègue pour sa douche, prenez votre douche. N’oubliez pas de frotter pendant de longues minutes sinon la crasse restera. Reprenez votre poste de travail avec vos E.P.I. La relève arrive, oui ça y est, mais votre journée n’est pas finie. Retournez au vestiaire, rhabillez-vous en civil. Retournez à votre voiture. Allez vers la sortie, badgez. Si un garde vous arrête, ouvrez-lui votre coffre. Repartez sur votre route, et refaites vos kilomètres. Il est 14 h 00, votre journée est finie. Allez vous coucher, et n’oubliez pas vos trois réveils.

[…]

instructions pour ne pas penser au boulot à 11 h du soir

Bien définir sa position. Ne pas commencer avant. L’hygiène c’est important. Se laver. Se doucher. Descendre la température de son corps. Favorise l’endormissement, plus rapide vient le sommeil, mieux l’objectif sera atteint. Prendre un repas léger. Le contraire, repas trop lourd, retarde sommeil et digestion. Pas bon, cela favorise les pensées. Penser à quoi ? Au boulot. Aux contraintes. Aux frustrations. À ce qu’on aurait dû faire. Rappel : se laver, se détendre, se coucher quand vient le sommeil et c’est gagné. Sinon. Sinon on rate le train du sommeil. Dans deux heures viendra la prochain. Pensées, pensées du boulot qui viennent combler cette attente, ces deux heures. « Si j’avais dit cela. » « Si je lui avais répondu cela. » « J’aurais dû faire comme cela. » Prendre conscience qu’il est trop tard, que cela ne sert à rien. Mais surtout ne changera rien. Faire le vide. Pas simple à trouver le rien, le vide, l’absence. Tellement d’idées, de pensées du boulot se bousculent que les pousser, les rejeter pour faire place au vide demande un effort. Une volonté. Utiliser une pensée contre une autre pensée pour faire le vide. Un plus un. Non : un contre un égale zéro. Écouter son corps plutôt que les rumeurs de la journée passée. Se laisser aller au vide qui précède le sommeil, les rêves et le repos. Faire comme au boulot : ne penser à rien.

 

( extraits de Un chant acier – cahier 2, à lire ici )