à quai

Nous sommes muets, car sourds, la plupart du temps, faute de pensée, par trop de peur.

Ce mercredi matin, planté sur le quai, j’étais l’un des éléments vibrants de la scène. J’aurais pu croire que ce bourdonnement lancinant, ce lourd balayement de pale, venait de moi. La fatigue, l’appréhension, faisaient battre mes tempes et la gare toute entière sonnait à l’unisson.

Enfant, marchant dans les rues, je lançais des gestes magiques, furtifs, connus de moi seul, par lesquels j’animais cette vie qui me cernait — l’ouverture d’une porte, l’arrêt d’une auto, le déclenchement d’un feu, le mouvement frissonnant des feuilles, l’envol d’un oiseau. Je n’étais pas dupe mais goûtais pleinement cette illusion. Je pouvais encore croire que j’aurais — sans doute pas tout de suite mais au moins un jour — main sur les choses. J’attendais impatiemment l’âge adulte, que j’espérais être celui du savoir et du contrôle. Mes garçons aujourd’hui font de même.

J’étais redevenu enfant, ce mercredi matin, et me rassurais en découpant la scène, sans un geste, par le regard et les oreilles. J’ai appris en grandissant à serrer ce que je vois en différentes valeurs de plan, à les organiser, à en faire récit. J’ai appris à distinguer les différentes composantes du son ambiant, à les cueillir pour les doser à ma guise. Je maintiens ainsi, coûte que coûte, plein d’espoir, l’utopie d’un changement toujours à portée de main.

Il s’en serait fallu de peu, sur ce quai, pour me faire croire que j’animais la scène. Le train de 8h36 était encore virtuel à 8h45, une annonce dans les haut-parleurs, un retard. J’ai eu tout le temps d’observer, découper, recomposer. Cet ensemble simple, grave, rythmé, aurait pu être une base de travail si n’était passée au premier plan cette verrue soudaine, politesse doucereuse, cette voix synthétique, maladroitement coupée, qui ne dit que l’absence et le refus de l’autre.

J’aime les constructions en rupture qui créent interstices, complexité, vie. Avec l’âge adulte n’est pas venu le contrôle mais la conscience que l’incontrôlable est autant inquiétant que vital. Cette voix toujours la même, à toute heure, en toute gare, est fausse égalité, distance apeurée, négation de la vie. Si j’avais eu à choisir un son pour m’extirper de ma ronronnante fatigue, j’aurais commencé par un silence soudain, un vent léger, suivi d’une voix hésitante, inconnue, adressée et proche, qui ouvre un monde et m’entraîne ailleurs.

Images et sons m’ont sauvé en un temps où les mots ne venaient plus à ma bouche. Brisant l’adolescence, la mort du père m’avait rendu muet. J’étais courageux, disait-on, digne et muet. J’enfouissais ma terreur dans le silence et les sourires. On confond trop souvent tétanie et dignité. On admire ce qui n’est qu’une muette implosion.

Les mots reviennent peu à peu. C’est un lent travail et je suis patient. Retrouver parole distincte m’a pris presque autant d’années que de grandir jusqu’à la mort du père. J’ai déjà vécu au moins deux vies. Le fil des mots est ténu. L’aphasie guette toujours, repli privilégié.

La chatte de la maison se terre sous le lit au moindre bruit suspect, il en faut peu pour que mes mots se terrent sous la langue. Mes mots s’absentent encore, aujourd’hui, si trop de tension. L’habitude, l’agacement, n’y font rien. On ne contrôle pas. Seuls restent alors les tremblements.


anniversaire

Le 22 décembre 1940, mon père naissait.

Le 22 décembre 1992, il était assis dans ce fauteuil de camping à ressorts, seul à même de contenir sa douleur, son peu de souffle restant. Je ne me souviens pas d’avoir fêté cet anniversaire. J’avais 16 ans, je devrais me souvenir. Je ne me souviens pas de l’anniversaire — comment aurions-nous pu — seulement de la masse douloureuse de mon père en peignoir dans cet étrange fauteuil à bascule, de son sourire qui disait continuons, continuez, afin que vive la vie. Il me l’avait fait promettre.

Une nouvelle fois, pas de souvenir vivant mais une photo de lui parmi nous dans ce fauteuil, autour de la table de Noël. Il s’était juré de ne pas gâcher les fêtes.

Seule reste sa voix enregistrée.

Le 22 décembre 2012, au matin, je lis ce Matricule (2) de Francis Royo :

rien ne fut jamais pareil après cette secousse
ancienne
ni de la plaie ni de son sang
il n’a de souvenir
peut-être un tremblement très bref
devant chaque aube
chaque matin d’amour

de la peur amère qui l’a construit
qui l’a conduit aux bords des crimes
fragile
il fit son pain

Et la date d’aujourd’hui m’apparaît.

Le 6 janvier 1993, mon père est mort.
Cela fera vingt ans.

Sa voix reste debout dans les brisures.

 

( autre écho de la valise noire )


cicatrices silence

 

( écrire sur un silence, faire nécessairement une autre exception au principe de ce petit chantier, car sans image il n’y aurait plus rien | la froide lame a fait ressurgir une histoire de famille qu’il faut garder présente )

 

Dans la maison d’alors, où j’étais encore enfant, est arrivée, par la Poste, une cassette VHS.

Ce fut un évènement, on me l’a souvent dit. J’aimerais me souvenir de l’émotion de mon père recevant ce paquet d’un ami perdu de vue depuis longtemps. J’aimerais me souvenir de mon émotion découvrant, dans la télévision, mon père à ving-et-un ans, le temps d’un plan fugace, passé et repassé, un travelling latéral (je le sais maintenant) sur des hommes faisant cordon pour contenir la foule. J’aimerais me souvenir de l’explication demandée, et obtenue, j’en suis sûr.

Ne me reste que cette certitude, sans décor ni contour, de l’émotion vive projetée vers moi, de ces parents en alerte, jamais apaisés, quelque chose comme un bloc digne, debout, inquiet. J’ai construit sur ce peu qui vibrait si fort.

Cette cassette VHS est bien arrivée un jour (j’en revois l’étiquette manuscrite) et je veux croire que, grâce à elle, ils me parlèrent de la guerre d’Algérie, de Charonne, de leur engagement d’étudiants bien français, pour l’indépendance de ce pays, pour la liberté, l’égalité, la fraternité en acte, contre l’OAS, ceux d’Assas (cette expression, elle, m’est restée) qui les attendaient armés de chaînes de vélo, de barres de fer, et d’éclairer ainsi les cicatrices sur leurs mains.

Je me souviens de ces discrètes encoches qui transformèrent, à mes yeux, leurs mains en registre d’un passé vécu, palpable, chargeant dès lors toute leçon d’Histoire, ses dates et ses mots-clefs, d’un poids de chair inégalé. Ceux qui me précédaient s’inscrivaient dans ce sillon commun, à ce moment précis, par leurs mains qui caressent, empoignent, triment, et, sur l’écran donc, par l’impassible visage de ce joufflu imberbe, rare image à cet âge de mon barbu de père.

Longtemps après, en 2000, boulevard Saint-Michel à Paris où j’étais venu travailler, j’ai acheté une cassette VHS du Joli Mai. Les parents étaient déjà morts. Marker m’accompagnait depuis quelques années. Je ne connaissais que le titre de ce film, ne le reliais à rien d’autre qu’à ma cinéphilie.

Dès les premiers plans, l’entrée de la voix — est-ce la plus belle ville du monde ? — ce fut l’évidence et, au commencement de la deuxième partie, tout doute était levé : ce n’était pas un film que j’avais déjà vu, c’était un film de famille. Les images de l’enterrement des morts de Charonne réveillèrent l’enfant en moi, fixèrent son émotion labile, l’éclairèrent. Tout se synchronisait.

Moment essentiel où les choses s’assemblent, prennent place, où l’on se positionne. Moment rare, où je me suis vu amener par ceux d’avant à ce point de la ligne qu’il me revenait de prolonger.

J’ai depuis fait un brin de route, gagné quelques outils, les utilise pour reprendre souffle et, de cette séquence, je retiens le silence. Ni directs, ni ambiance, ni musique, Marker fait le choix d’évider le son pour forger la violence. Ne surtout pas réduire la brutalité du drame à la matérialité du son. La voix même cède au silence, avant de revenir pour qu’éclatent plus encore les sanglots, la marche funèbre et les oiseaux. Avec cette phrase qui emporte l’infime présence de mon père jeune et grave : pour la première fois, on put entendre, à midi, un oiseau chanter Place de la République.

Je prends le détour de l’analyse rapide pour mieux retarder les questions qui râclent. Qu’aurai-je le temps de transmettre et par quelles vibrations ? Où sont nos cicatrices ? Dans ce présent où tout se mêle, se confond, pour mieux nous assourdir, fabriquer de l’oubli, quels gestes porteront ?

Je suis enfant d’un temps qu’on dit de paix mais j’ai grandi dans la sensation des corps marqués, dans le silence des guerres inscrites sur la peau. Nos combats ont pris d’autres formes, roulent en dedans, n’en sont pas moins importants.

J’ai hérité d’anciennes rengaines. Je crois toujours en la nécessité de parler, de témoigner, de comprendre, de transmettre. Je crois encore en l’attention au monde, oreilles et yeux ouverts, en l’impérieuse obligation parfois de se taire.

Sans cicatrices évidentes, tandis que tout vire au bluff, à l’abject, tracer des lignes de silence pour que résonnent nos mots, nos images et nos sons.

Dans la maison d’aujourd’hui, devant moi, deux enfants jouent.

 

[ extrait du film Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme – 1963 ]


robots

« La promesse est dans ce qui échappe, non dans ce qui est encagé, maîtrisé, fini. »
Antoine Emaz, Cuisine

L’enfant sans parole, prisonnier du passé, reprend voix dans l’enfant d’aujourd’hui.

Histoire de succession, de fluides hérités. De pères, de fils, grands et petits. Une onde passe. Je vois l’affaire ainsi. Extraire, reprendre, composer, recomposer, étendre, s’échapper. Je ne peux écouter ce son récent sans repenser à l’absent.

Jamais ils n’auront pu s’écouter mais ces deux-là sont unis au-delà des temps séparés. Pont de corde, je les relie, je numérise la bande oubliée, passe le micro au petit vivant. Faute de mieux, j’associe leurs sons. Fragile, mouvant, peu sûr, l’échange se fait par moi. Je suis seul à tenir.

Pour l’enfant neuf, inconscient des anciens qui l’irriguent, le premier est mort depuis toujours. Il émerge des brumes lointaines du passé, sporadiquement, parmi les personnages dont il entend les noms. A-t-il connu Vauban ? Il n’est qu’une image dans l’album de poussière.

Son absence seule pose problème. Pas en elle-même – cet homme inconnu ne peut lui manquer – mais en ce qu’elle rend possible ma propre disparition. Cet homme du temps d’avant est, en tout, impensable. Sourire muet à maintenir au loin, étranger inquiétant qu’il faut ignorer.

Mais avant tout la vie s’invente dans ce son. Pour tout dire, il s’en moque, l’enfant, de ces radotages paternels. Il ne se retourne pas. Il a bien le temps. Il me ramène au présent, à la surface. Il a tout à construire. Comme cette chanson claironnée des mois entiers avec énergie et bonheur, d’où la sortait-il ? Je n’ai jamais su si elle venait de lui ou d’un autre, du dehors ou du dedans.

J’ai cherché vainement, c’est sans importance. Il a fait sienne cette histoire de robots. Elle résonnait pour lui, en lui, elle ne le quittait pas. Elle confortait son insouciance, me l’insufflait. C’est suffisant.

L’enfance nourrit ce rêve d’un monde mécanique aux ressorts rassurants, binaires, limpides. Les machines cassées se réparent d’un coup de colle. Les machines épuisées vont à la casse, en toute logique, une fois leur temps passé. L’usure est mesurable, attendue. Il faut avancer, vivre, grandir, quand on y arrive, pour prendre du plaisir à sonder l’incertitude et la complexité.

Où se rejoignent sa voix et la mienne ? Qui succède à qui ? Quelle évidence ?
Que fera-t-il des chants anciens ? N’est-il qu’un porte-voix ?
Quel homme sera-t-il ? Qu’entend-il des alentours ?
Que gardera-t-il de ce qu’il entend ?
Qu’entends-je de ce qu’il me dit ?
Sommes-nous des robots ?
Qui sont les kiwaks ?

Rien n’est arrêté.


stéréotypie

[ prise de son : Pierre Armand ]

A l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois, se tenait l’une de ces maisons aux hauts murs de tuffeau qui limitaient mon territoire. Pendant cinq années, avant mes onze ans, j’occupais mes heures de liberté à arpenter méticuleusement ce chemin de ronde.

Nous habitions rue du collège. La porte refermée, je partais à main gauche en direction de la rue chaude. J’avais d’abord écrit rue froide, froide comme l’impression conservée d’alors, et j’ai été surpris de découvrir, sur la carte, la dénomination rue chaude. Seul le froid m’était resté. J’allais donc vers la rue chaude et tournais généralement juste avant, dans la rue basse du rempart, qui débouchait rue du patois. Je m’y engageais, à gauche toute, jusqu’à la rue du grenier à sel qui me ramenait insensiblement rue du collège.

Devant la cage d’un guépard qui tournait en rond dans son enclos et sur le chemin duquel il avait disposé des obstacles pour le contraindre à se réformer, un ami vétérinaire m’apprit un jour une acception nouvelle du mot stéréotypie. En psychologie animale ou humaine, ce sont ces automatismes qui traduisent une altération du système nerveux. Dans le cas de ce guépard, c’était la répétition continuelle, infinie, du même parcours, du même mouvement, dans le même sens, comme un signe évident d’un mal être, d’une profonde détresse. Puisque le transférer était inconcevable, il n’avait d’autre solution que de le détourner pour éviter que son état n’empire.

Cette boucle de rues était mon circuit, les bornes de mon univers. J’y allais seul, toujours, à pied ou à roulettes. Je marquais une pause dans la rue basse du rempart, que j’espérais toujours déserte, qui l’était le plus souvent. C’était une ruelle à caniveau central, un boyau, dont les hauts murs pulvérulents créaient une caisse de résonance. J’y écoutais, pendant de longs moments, la vie derrière les murs, les interpellations lointaines, les murmures au jardin, les engueulades, les cris d’enfants, les tondeuses toujours, les tonnantes radios, les coups de marteau ou de perceuse, les tourterelles, les merles, les chiens.

La maison à l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois arborait une prétentieuse porte de bois peinte en vert. Le temps y avait taillé un mince jour qui laissait entrevoir une cour intérieure. Chaque fois que je passais devant, un chien sautait s’écraser le museau dans la fente. Il aboyait, trépignait, jusqu’à ce que je me sois éloigné à bonne distance. Ce chien exprimait sans fard ce que les habitants de cette petite ville close, confite, pensaient mais n’osaient hurler, autrement que dans les urnes. J’en avais souvent surpris se tenant à la fenêtre, écartant discrètement le pan d’un rideau au passage du voisin ou d’un étranger.

J’aimais faire aboyer ce chien, provoquer sa furie. C’était une étape obligée, une marotte, que nous partagions, lui et moi. La folle bêtise de la ville endormie nous avait tous deux durablement abrutis.

J’ai voulu revenir, il y a peu, dans cette ville, pour sentir si l’air y était toujours irrespirable. J’ai dispersé bien vite une bouffée de nostalgie et l’impression m’est revenue, inchangée, oppressante. A l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois, la porte avait été repeinte. Il y avait maintenant deux vieux chiens dont un asmathique à l’agonie. J’ai rejoué la scène, ils ont mollement tenu leurs rôles, je les ai enregistrés.

Les chiens avaient changé sans que rien ne bouge, heureusement qu’un jour je me suis détourné.


bobine embarquée

Je travaille chaque jour avec des images et des sons. Je m’étais posé comme contrainte, dans ce petit chantier, de ne pas faire place aux premières, dont on abuse souvent, de n’explorer que cette énigme de mon rapport si sensible aux seconds. Les exceptions sont sans doute indispensables.

Je sens la nécessité de celle-ci pour retrouver un peu de l’émerveillement muet de l’enfance, un peu de l’insouciance à aller vers, à dire, à faire, malgré le monde cadenassé des adultes, ses logiques incertaines, martelées comme des évidences. Il faut se glisser dans les interstices.

L’enfant au bouquet qui vient vers moi deviendra l’homme de la voix dans la valise noire.


vivant

[ prise de son : Pierre Armand ]

J’étais venu ici en espérant autre chose. Je ne vois que marbre poli, lettres dorées, rouille, fleurs fanées ou factices. Je reste seul, immobile, à l’affût, dans le vent qui soulève les feuilles en rafale, seul, jusqu’à ce que deux vieilles femmes, courbées sur leurs arrosoirs, poussent la longue porte aux gonds grinçants.

En chemin, en venant, la tête pleine de légendes, j’essayais de me persuader que l’endroit était propice à retrouver, l’espace d’un instant, ceux qui ne sont plus en dehors. Quelques esprits familiers seraient troublés par ma simple présence, mon insistance à me tenir là, et me feraient signe. J’avais les outils, image et son, pour capturer le moindre surgissement. C’est connu, on le dit, les esprits sont plus à l’aise ici qu’ailleurs. On veut y croire parce qu’on a beau faire sans – on n’a pas le choix, on fait sans – rien n’abolit jamais le fracas de l’absence. On reste longtemps naïf, mal dégrossi, innocent volontaire, en ce domaine. On chérit ces sornettes qui entretiennent l’espoir de plis dans le temps, de mondes parallèles dont il suffirait de trouver l’entrée, de capter la vibration.

Mais ici, rien de plus qu’ailleurs. Ici, juste un petit quartier, tranquille comme tout ce village dont il n’est qu’un appendice, en bordure, sous l’autorité du clocher. Le muret bas qui l’enserre permet au regard de fuir à travers champs d’un côté et, de l’autre, vers les lotissements neufs, plantés là depuis ma dernière visite. Le son ne dit rien d’autre. Un souffle doux dans les grands arbres. Le chants des oiseaux. Le trafic faible mais régulier qui anime l’unique rue. La réfection du toit de la maison d’en face. Les deux vieilles femmes qui passent, tranquilles, toutes d’habitudes. C’est le printemps. Les hommes et la nature s’éveillent. Rien de plus. Les morts ne sont nulle part mieux qu’en nous, enfouis, bien enfouis et silencieux.

Ce qui résonne dans ce lieu, pour moi, n’est pas sonore. Le son est radicalement du côté du vivant. Daniel Deshays le dit bien. Comolli précise que, par sa nature même, le son est quelque chose de matériel. Or rien n’est moins palpable que ce fil qui nous lie aux morts. L’onde sonore se propage toujours depuis une source concrète, à faible distance. Avec force, elle nous touche, physiquement, parcourt notre corps, les oreilles n’en étant que le récepteur principal. Elle n’existe que dans le mouvement vers l’avant, l’énergie, la durée. C’est pour cela qu’enregistrée, elle a cette capacité stupéfiante à nous projeter dans d’autres lieux, d’autres temps, qui sont un présent permanent, l’illusion de l’existence vive, immédiate, des objets, des êtres qui l’ont produite. Le son disparaît si on l’arrête, alors que l’image, arrêtée, ralentie, inversée, est un formidable piège à fantômes. Le son est le symptôme le plus net de la vie.

Un souvenir récent me vient soudain. Un enfant dort dans la chambre attenante à la mienne. Pendant quelques heures, il a beaucoup toussé, s’est étranglé, réveillé plusieurs fois. Je l’ai fait boire, rehaussé d’un oreiller. Maintenant c’est le cœur de la nuit, maintenant plus aucun son ne passe la porte. Silence profond. Je pourrais céder au sommeil mais l’inquiétude s’installe, s’enroule, s’amasse. Il faut aller voir pour chasser ces pensées cuisantes. L’enfant est allongé sur le dos, semble dormir, parfaitement immobile, visage de cire dans la pâleur de la veilleuse. Sans un son, un bruit, un murmure, rien ne m’assure qu’il respire. L’image ne suffit jamais et, si aucun son ne sort, seul rassure, en dernier recours, le souffle chaud sur la joue approchée. La mort de l’autre, qui hante et réveille en sursaut, est une rupture définitive du son.

Le son recueilli ici est, lui, bien audible. Il est pris depuis le cimetière de Gizay, petit bourg de la Vienne, fief familial, inscrit dans ma mémoire comme tel. Gizay, nom toujours entendu. Terre promise, terre rêvée de mon père. Lieu des vacances chez les grands-parents, pour moi, enfant. Gizay que l’éloignement fait entendre comme jamais : ʒi.zɛ, gisais, gisait, gisaient. Un son qui se double d’un drôle de sens aujourd’hui. Terre toute emplie, à ras bord. Tombeau de glaise où tous, trop tôt, se sont trouvés allongés. Malgré cet équipement qui supplée mes oreilles limitées, rien n’y fait, je ne les entends plus. Notre histoire au présent se joue ailleurs, muette, dans une tumultueuse cohabitation intérieure.

Quant à la vie, en surface, elle souffle toujours à la cime des grands arbres, fait piailler les oiseaux, onduler le jaune colza qui monte à la lisière du bois. Elle donne encore sa mesure aux petits pas des vieilles dames affairées. Tant que je suis là pour l’entendre.