le sens reclus #2

« On les tient asservis, lui et tous les autres, par la peur et la désunion.

Il est certain que si tous les paysans d’un même district avaient compris combien l’union peut accroître la force contre l’oppression, ils n’auraient jamais laissé périr les communautés des temps primitifs, les « groupes d’amis », comme on les appelle en Serbie et autres pays slaves. La propriété collective de ces associations n’est point divisée en d’innombrables enclos par des haies, des murs et des fossés. Les compagnons n’ont point à se disputer pour savoir si un épi poussé à droite ou à gauche du sillon est bien à eux. Pas d’huissier, pas d’avoué, pas de notaire pour régler les intérêts entre les camarades. […] La commune est à la fois la propriété de tous et de chacun.

Oui, mais la commune, de même que l’individu, est bien faible si elle reste dans l’isolement. […] Elle résiste bien, et si le seigneur était seul, elle aurait bien vite triomphé de l’insolent personnage ; mais le seigneur n’est pas seul, il a pour lui le gouverneur de la province et le chef de la police, pour lui les prêtres et les magistrats, pour lui le gouvernement tout entier avec ses lois et son armée. Au besoin, il dispose du canon pour foudroyer ceux qui lui disputent le sol débattu. Ainsi, la commune pourrait avoir cent fois raison, elle a toutes les chances que les puissants lui donnent tort. Et nous avons beau lui crier, comme à l’imposable isolé : « Ne cède pas ! », elle doit céder, victime de son isolement et de sa faiblesse.

[…] Si vous ne savez pas vous unir, […] vous partagerez bientôt le sort de millions et de millions d’hommes qui sont déjà dépouillés de tous droits aux semailles et à la récolte et qui vivent dans l’esclavage du salariat, trouvant l’ouvrage quand des patrons ont intérêt à leur en donner, toujours obligés de mendier sous mille formes, tantôt demandant humblement d’être embauchés, tantôt même en avançant la main pour implorer une avare pitance. Ceux-ci ont été privés de la terre, et vous pouvez l’être demain. Y a-t-il une si grande différence entre leur sort et le vôtre ? La menace les atteint déjà ; elle vous épargne encore pour un jour ou deux. Unissez-vous tous dans votre malheur ou votre danger. Défendez ce qui vous reste et reconquérez ce que vous avez perdu.

Sinon votre sort à venir est horrible, car nous sommes dans un âge de science et de méthode et nos gouvernants, servis par l’armée des chimistes et des professeurs, vous préparent une organisation sociale dans laquelle tout sera réglé comme dans une usine, où la machine dirigera tout, même les hommes ; où ceux-ci seront de simples rouages que l’on changera comme de vieux fer quand ils se mêleront de raisonner et de vouloir. »

 
Elisée Reclus, À mon frère le paysan, 1899.


le sens reclus #1

Hôtel de Ville — Hôtel de Ville

Il avait une trentaine d’années, le cheveu fraîchement coupé, court, portait costume vert sombre aux plis marqués, de celui qu’on sort de l’armoire pour les grandes occasions, comme disait mon grand-père poitevin, les baptêmes, les mariages, les enterrements, les mains jointes pieusement sous le menton ou dans le dos puis libérées par les verres de vin autour de la grande table, un costume d’entretien d’embauche qui montre qu’on a accepté les codes, son uniforme quotidien, qui sait.

Saint-Paul — Saint-Paul

Il était face à moi, évitait les regards, tourné vers l’au-dehors, les néons récurrents, le tunnel sombre, la vitre devenue miroir, son reflet, sa silhouette, détachée, nette, comme celle du jeune marié au premier plan, sur la photo, devant l’église, moins la mariée qui l’attend ailleurs, mais avec foule de convives, bien serrés, en arrière-plan, nous tous, faisant corps, masse, dans ce métro, ligne une, filant vers Château de Vincennes, autour de lui qui allait toujours plus loin, puisque jamais il ne cillait aux arrêts, aux stations, ni ne cessait sa parole.

Bastille — Bastille

Il parlait à voix haute, sans pudeur, seul et mêlé au brouhaha, relié par son besoin de dire, vite, ressassant ce besoin, qu’on l’entende, tous, mais d’abord celui ou celle qui n’écoutait que lui, ailleurs, mieux, celle ou celui-là d’abord, d’accord, mais nous tous tout autant, contraints, ses voisins de rame, bringuebalés, dans les soubresauts des virages, de son récit, de nos secrets, unis à l’entendre, sans trop montrer, certains distraits, conversant, d’autres touchés, indifférents, agacés, tous plus isolés les uns que les autres, nous, à qui il adressait vainement sa détresse.

Gare de Lyon — descente à gauche

Je le laissais parmi les autres et, trois jours plus tard, dans un autre wagon, je lisais Elisée Reclus.