l’attente

J’attends dans l’entrée de mon immeuble. C’est un drain court, étroit et haut, aux murs pelés, où l’on ne stagne que par accident.

L’ami m’a écrit qu’il viendrait. Plusieurs fois dans la soirée, le téléphone a tinté confirmant, par étapes, son approche. Il est minuit passé, le train est arrivé. J’imagine l’ami tirant sa valise, descendant lentement la colline puis remontant d’autant pour parvenir jusqu’au plateau où je vis. La gare est à moins de vingt minutes à pied.

La sonnette, enrayée, ne sonne plus. Je suis donc descendu l’attendre en bas, me suis assis sur une marche, derrière la porte de métal. Le dormant, à droite, est percé de deux fentes où le facteur glisse habituellement le courrier. Elles donnent directement dans la rue. J’ai posé le micro face à la plus haute, comme témoin.

Je vis cette attente en silence, seul parmi mes pensées. Une sensation de nuit profonde, où la présence des autres s’est raréfiée à l’extrême. Où les mouvements se traînent, s’allongent à l’infini — je crois suivre le murmure d’un moteur jusqu’à l’autre bout de la ville. Où chaque surgissement de son est une promesse, une lueur, qui découpe l’ombre. Le dehors n’existe que dans la forme que je lui donne, n’occupe consciemment qu’une part infime de mon esprit.

La double chatte, intriguée, est descendue à pas comptés, à mes côtés. Un bruit sans doute qui m’échappe et c’est l’alarme : elle remonte quatre à quatre. Son énergie m’étonne.

J’attends l’ami avec impatience, heureux de le retrouver. Nous nous étions quittés au printemps, en pleine conversation. J’ouvre la porte, l’ami est là, nous montons pour couvrir la nuit de paroles.

Deux jours après, je découvre ce que le micro a recueilli. Rien de ce que j’entends ne ravive la sensation de l’attente. C’est un fracas, une surcharge, une fatigue que j’avais éludée.

Bien sûr, ce bouillonnement nocturne n’a rien d’étonnant. Ces rugissements de moteurs parviennent, étouffés, deux étages plus haut, dans ma chambre. Ils rythment mes nuits. Ces bribes de conversations forment un fond familier, une rumeur, qui ne monte fortement qu’en cas de grabuge.

C’est l’intensité, la densité qui me surprennent encore. Ahuri, toujours, d’entendre la masse de ce qui me traverse — certitude incrédule de ne pas avoir vécu ce que l’outil me renvoie. Où l’ai-je enfoui ? Où l’ai-je laissé ? Fasciné, toujours, par ma capacité à faire fi, à reconstruire. Je m’abstrais tranquillement de la cacophonie, n’en conserve que ce qui me porte.


stéréotypie

[ prise de son : Pierre Armand ]

A l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois, se tenait l’une de ces maisons aux hauts murs de tuffeau qui limitaient mon territoire. Pendant cinq années, avant mes onze ans, j’occupais mes heures de liberté à arpenter méticuleusement ce chemin de ronde.

Nous habitions rue du collège. La porte refermée, je partais à main gauche en direction de la rue chaude. J’avais d’abord écrit rue froide, froide comme l’impression conservée d’alors, et j’ai été surpris de découvrir, sur la carte, la dénomination rue chaude. Seul le froid m’était resté. J’allais donc vers la rue chaude et tournais généralement juste avant, dans la rue basse du rempart, qui débouchait rue du patois. Je m’y engageais, à gauche toute, jusqu’à la rue du grenier à sel qui me ramenait insensiblement rue du collège.

Devant la cage d’un guépard qui tournait en rond dans son enclos et sur le chemin duquel il avait disposé des obstacles pour le contraindre à se réformer, un ami vétérinaire m’apprit un jour une acception nouvelle du mot stéréotypie. En psychologie animale ou humaine, ce sont ces automatismes qui traduisent une altération du système nerveux. Dans le cas de ce guépard, c’était la répétition continuelle, infinie, du même parcours, du même mouvement, dans le même sens, comme un signe évident d’un mal être, d’une profonde détresse. Puisque le transférer était inconcevable, il n’avait d’autre solution que de le détourner pour éviter que son état n’empire.

Cette boucle de rues était mon circuit, les bornes de mon univers. J’y allais seul, toujours, à pied ou à roulettes. Je marquais une pause dans la rue basse du rempart, que j’espérais toujours déserte, qui l’était le plus souvent. C’était une ruelle à caniveau central, un boyau, dont les hauts murs pulvérulents créaient une caisse de résonance. J’y écoutais, pendant de longs moments, la vie derrière les murs, les interpellations lointaines, les murmures au jardin, les engueulades, les cris d’enfants, les tondeuses toujours, les tonnantes radios, les coups de marteau ou de perceuse, les tourterelles, les merles, les chiens.

La maison à l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois arborait une prétentieuse porte de bois peinte en vert. Le temps y avait taillé un mince jour qui laissait entrevoir une cour intérieure. Chaque fois que je passais devant, un chien sautait s’écraser le museau dans la fente. Il aboyait, trépignait, jusqu’à ce que je me sois éloigné à bonne distance. Ce chien exprimait sans fard ce que les habitants de cette petite ville close, confite, pensaient mais n’osaient hurler, autrement que dans les urnes. J’en avais souvent surpris se tenant à la fenêtre, écartant discrètement le pan d’un rideau au passage du voisin ou d’un étranger.

J’aimais faire aboyer ce chien, provoquer sa furie. C’était une étape obligée, une marotte, que nous partagions, lui et moi. La folle bêtise de la ville endormie nous avait tous deux durablement abrutis.

J’ai voulu revenir, il y a peu, dans cette ville, pour sentir si l’air y était toujours irrespirable. J’ai dispersé bien vite une bouffée de nostalgie et l’impression m’est revenue, inchangée, oppressante. A l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois, la porte avait été repeinte. Il y avait maintenant deux vieux chiens dont un asmathique à l’agonie. J’ai rejoué la scène, ils ont mollement tenu leurs rôles, je les ai enregistrés.

Les chiens avaient changé sans que rien ne bouge, heureusement qu’un jour je me suis détourné.


elements de conversation sur un projet de rencontres autour du “field recordings”

Infact Paris / La Société De Curiosités

Des enfants par l’oreille

Le point d’ouïe : qu’est ce que c’est que connaitre par le son ?

Avec une question associée : qu’est ce qu’on gagne qu’est ce qu’on perd ?

Que gagne t-on à se libérer du sens ou du son qui fait sens, du son-image ?

Si on pense que quand il ne reste plus que le son on peut accéder à une connaissance hors savoir, hors langage, n’est-on pas dans la plus grande des illusions? Car en effet ceux qui ont élaboré une relation avec, par exemple, la forêt, la jungle, une nature, des plantes, ou une machine, ont aussi construit une écoute, pour chasser, éviter les animaux dangereux, travailler, sans compter tout ce qu’ils écoutent comme étant des voies possibles qui donnent du sens, car ils ont voulu donner ce sens là à ces sons, devant être entendus comme des appels, des signes : cela…

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ce que l’on entend et ce qui nous échappe

[ Extraits découpés dans la passionnante conférence de Daniel Deshays (ingénieur du son, enseignant à l’École nationale des arts et techniques du théâtre de Lyon et à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris), autour de Mon Oncle de Jacques Tati, donnée en février 2009 au Centre Pompidou à Paris. A écouter dans son intégralité ici. ]

Le microphone est « une permanence de production de ce que l’on ne veut pas entendre ». Réécouter pour entendre ce que l’on ne voulait pas entendre, ce que notre cerveau a cru bon de classer, selon ses critères, qui sont les nôtres, mais que souvent nous ignorons.


garder ses oreilles ouvertes

« Jadis, on imaginait que la musique existait d’abord dans l’esprit des gens – et en particulier des compositeurs. On l’écrivait, et on était censé l’entendre avant qu’elle devint audible. D’après moi, au contraire, on n’entend rien avant. Le solfège est justement la discipline qui permet d’entendre un son avant même qu’il ait été émis… Seulement, avec cette discipline-là, on devient sourd : on s’entraîne à n’accepter que tels et tels sons, et  non pas tels et tels autres. S’exercer au solfège, c’est décider à priori qu’on trouvera pauvres les sons de l’environnement. C’est pourquoi il ne peut y avoir de solfège « concret » ! Tout solfège est, par nécessité, par définition, « abstrait »… Et dualiste ! Pour le solfègiste, tout son de l’environnement est mutilé ; il manque de tonalité. Vous comprenez alors pourquoi je n’éprouve pas le moindre intérêt pour le solfège : je ne me suis mis dans la tête aucune idée de perfectionnement des sons, aucun parti pris d’amélioration de la race sonore. Je garde simplement mes oreilles ouvertes. »

John Cage
Pour les oiseaux, Entretiens avec Daniel Charles, L’Herne, p. 85