vivant

[ prise de son : Pierre Armand ]

J’étais venu ici en espérant autre chose. Je ne vois que marbre poli, lettres dorées, rouille, fleurs fanées ou factices. Je reste seul, immobile, à l’affût, dans le vent qui soulève les feuilles en rafale, seul, jusqu’à ce que deux vieilles femmes, courbées sur leurs arrosoirs, poussent la longue porte aux gonds grinçants.

En chemin, en venant, la tête pleine de légendes, j’essayais de me persuader que l’endroit était propice à retrouver, l’espace d’un instant, ceux qui ne sont plus en dehors. Quelques esprits familiers seraient troublés par ma simple présence, mon insistance à me tenir là, et me feraient signe. J’avais les outils, image et son, pour capturer le moindre surgissement. C’est connu, on le dit, les esprits sont plus à l’aise ici qu’ailleurs. On veut y croire parce qu’on a beau faire sans – on n’a pas le choix, on fait sans – rien n’abolit jamais le fracas de l’absence. On reste longtemps naïf, mal dégrossi, innocent volontaire, en ce domaine. On chérit ces sornettes qui entretiennent l’espoir de plis dans le temps, de mondes parallèles dont il suffirait de trouver l’entrée, de capter la vibration.

Mais ici, rien de plus qu’ailleurs. Ici, juste un petit quartier, tranquille comme tout ce village dont il n’est qu’un appendice, en bordure, sous l’autorité du clocher. Le muret bas qui l’enserre permet au regard de fuir à travers champs d’un côté et, de l’autre, vers les lotissements neufs, plantés là depuis ma dernière visite. Le son ne dit rien d’autre. Un souffle doux dans les grands arbres. Le chants des oiseaux. Le trafic faible mais régulier qui anime l’unique rue. La réfection du toit de la maison d’en face. Les deux vieilles femmes qui passent, tranquilles, toutes d’habitudes. C’est le printemps. Les hommes et la nature s’éveillent. Rien de plus. Les morts ne sont nulle part mieux qu’en nous, enfouis, bien enfouis et silencieux.

Ce qui résonne dans ce lieu, pour moi, n’est pas sonore. Le son est radicalement du côté du vivant. Daniel Deshays le dit bien. Comolli précise que, par sa nature même, le son est quelque chose de matériel. Or rien n’est moins palpable que ce fil qui nous lie aux morts. L’onde sonore se propage toujours depuis une source concrète, à faible distance. Avec force, elle nous touche, physiquement, parcourt notre corps, les oreilles n’en étant que le récepteur principal. Elle n’existe que dans le mouvement vers l’avant, l’énergie, la durée. C’est pour cela qu’enregistrée, elle a cette capacité stupéfiante à nous projeter dans d’autres lieux, d’autres temps, qui sont un présent permanent, l’illusion de l’existence vive, immédiate, des objets, des êtres qui l’ont produite. Le son disparaît si on l’arrête, alors que l’image, arrêtée, ralentie, inversée, est un formidable piège à fantômes. Le son est le symptôme le plus net de la vie.

Un souvenir récent me vient soudain. Un enfant dort dans la chambre attenante à la mienne. Pendant quelques heures, il a beaucoup toussé, s’est étranglé, réveillé plusieurs fois. Je l’ai fait boire, rehaussé d’un oreiller. Maintenant c’est le cœur de la nuit, maintenant plus aucun son ne passe la porte. Silence profond. Je pourrais céder au sommeil mais l’inquiétude s’installe, s’enroule, s’amasse. Il faut aller voir pour chasser ces pensées cuisantes. L’enfant est allongé sur le dos, semble dormir, parfaitement immobile, visage de cire dans la pâleur de la veilleuse. Sans un son, un bruit, un murmure, rien ne m’assure qu’il respire. L’image ne suffit jamais et, si aucun son ne sort, seul rassure, en dernier recours, le souffle chaud sur la joue approchée. La mort de l’autre, qui hante et réveille en sursaut, est une rupture définitive du son.

Le son recueilli ici est, lui, bien audible. Il est pris depuis le cimetière de Gizay, petit bourg de la Vienne, fief familial, inscrit dans ma mémoire comme tel. Gizay, nom toujours entendu. Terre promise, terre rêvée de mon père. Lieu des vacances chez les grands-parents, pour moi, enfant. Gizay que l’éloignement fait entendre comme jamais : ʒi.zɛ, gisais, gisait, gisaient. Un son qui se double d’un drôle de sens aujourd’hui. Terre toute emplie, à ras bord. Tombeau de glaise où tous, trop tôt, se sont trouvés allongés. Malgré cet équipement qui supplée mes oreilles limitées, rien n’y fait, je ne les entends plus. Notre histoire au présent se joue ailleurs, muette, dans une tumultueuse cohabitation intérieure.

Quant à la vie, en surface, elle souffle toujours à la cime des grands arbres, fait piailler les oiseaux, onduler le jaune colza qui monte à la lisière du bois. Elle donne encore sa mesure aux petits pas des vieilles dames affairées. Tant que je suis là pour l’entendre.

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ce que l’on entend et ce qui nous échappe

[ Extraits découpés dans la passionnante conférence de Daniel Deshays (ingénieur du son, enseignant à l’École nationale des arts et techniques du théâtre de Lyon et à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris), autour de Mon Oncle de Jacques Tati, donnée en février 2009 au Centre Pompidou à Paris. A écouter dans son intégralité ici. ]

Le microphone est « une permanence de production de ce que l’on ne veut pas entendre ». Réécouter pour entendre ce que l’on ne voulait pas entendre, ce que notre cerveau a cru bon de classer, selon ses critères, qui sont les nôtres, mais que souvent nous ignorons.