stéréotypie

[ prise de son : Pierre Armand ]

A l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois, se tenait l’une de ces maisons aux hauts murs de tuffeau qui limitaient mon territoire. Pendant cinq années, avant mes onze ans, j’occupais mes heures de liberté à arpenter méticuleusement ce chemin de ronde.

Nous habitions rue du collège. La porte refermée, je partais à main gauche en direction de la rue chaude. J’avais d’abord écrit rue froide, froide comme l’impression conservée d’alors, et j’ai été surpris de découvrir, sur la carte, la dénomination rue chaude. Seul le froid m’était resté. J’allais donc vers la rue chaude et tournais généralement juste avant, dans la rue basse du rempart, qui débouchait rue du patois. Je m’y engageais, à gauche toute, jusqu’à la rue du grenier à sel qui me ramenait insensiblement rue du collège.

Devant la cage d’un guépard qui tournait en rond dans son enclos et sur le chemin duquel il avait disposé des obstacles pour le contraindre à se réformer, un ami vétérinaire m’apprit un jour une acception nouvelle du mot stéréotypie. En psychologie animale ou humaine, ce sont ces automatismes qui traduisent une altération du système nerveux. Dans le cas de ce guépard, c’était la répétition continuelle, infinie, du même parcours, du même mouvement, dans le même sens, comme un signe évident d’un mal être, d’une profonde détresse. Puisque le transférer était inconcevable, il n’avait d’autre solution que de le détourner pour éviter que son état n’empire.

Cette boucle de rues était mon circuit, les bornes de mon univers. J’y allais seul, toujours, à pied ou à roulettes. Je marquais une pause dans la rue basse du rempart, que j’espérais toujours déserte, qui l’était le plus souvent. C’était une ruelle à caniveau central, un boyau, dont les hauts murs pulvérulents créaient une caisse de résonance. J’y écoutais, pendant de longs moments, la vie derrière les murs, les interpellations lointaines, les murmures au jardin, les engueulades, les cris d’enfants, les tondeuses toujours, les tonnantes radios, les coups de marteau ou de perceuse, les tourterelles, les merles, les chiens.

La maison à l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois arborait une prétentieuse porte de bois peinte en vert. Le temps y avait taillé un mince jour qui laissait entrevoir une cour intérieure. Chaque fois que je passais devant, un chien sautait s’écraser le museau dans la fente. Il aboyait, trépignait, jusqu’à ce que je me sois éloigné à bonne distance. Ce chien exprimait sans fard ce que les habitants de cette petite ville close, confite, pensaient mais n’osaient hurler, autrement que dans les urnes. J’en avais souvent surpris se tenant à la fenêtre, écartant discrètement le pan d’un rideau au passage du voisin ou d’un étranger.

J’aimais faire aboyer ce chien, provoquer sa furie. C’était une étape obligée, une marotte, que nous partagions, lui et moi. La folle bêtise de la ville endormie nous avait tous deux durablement abrutis.

J’ai voulu revenir, il y a peu, dans cette ville, pour sentir si l’air y était toujours irrespirable. J’ai dispersé bien vite une bouffée de nostalgie et l’impression m’est revenue, inchangée, oppressante. A l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois, la porte avait été repeinte. Il y avait maintenant deux vieux chiens dont un asmathique à l’agonie. J’ai rejoué la scène, ils ont mollement tenu leurs rôles, je les ai enregistrés.

Les chiens avaient changé sans que rien ne bouge, heureusement qu’un jour je me suis détourné.

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vieilles lunes

[ prise de son : Pierre Armand ]

Etrange phénomène de rentrée. Les eaux sombres remontent. Il faut écoper pour ne pas entraver les fils de la pensée. Suivre ses liens. Accepter le jeu du chantier. Ses contraintes qui pèsent mais dévoilent. Répondre aux surgissements de sons, d’idées, de mots. Frémir. Deux fois. De ce qui revient toujours avec poigne. De l’écho. Faire avec. Même si encore, et les morts, et l’absence.

Ne rien forcer. Voir où ça mène cette fois. Même si sentiment de rester canoter en eaux tristement familières. Accepter l’étape, le passage, le goulot. Essayer juste de ne pas trop radoter. Essayer juste d’avancer un peu, de flotter un peu, d’alléger un peu. Pour soi et les autres. C’est une plaie ces histoires de morts qui reviennent encore et encore. Oui, je sais, vraiment c’est une plaie.

S’ouvrir des voies ignorées, éclairantes. Fendre d’une énergie nouvelle pour aborder une autre rive. Se nourrir du retour des vieilles lunes pour mieux s’en défaire. Repartir.

Tandis que de l’autre côté du pont, les chiens-loups du domaine, outrés par ma présence, n’entendaient toujours pas ce mouvement, l’express du petit matin, comme en rêve, me frôlait.