la valise noire

le père est mort
sans presque rien laisser
dans ma mémoire
en surface

ni visage, hors celui que composent les photos
ni mouvements du corps
ni moments
ni mots
ni même le timbre de sa voix

nous avions traversé presque
dix-sept ans ensemble

de quoi nourrir les souvenirs pourtant

presque dix-sept années
calmes avant celle-ci

le père est mort
ses cinquante-deux ans à peine fêtés
une valise noire à code
posée devant lui

 

je n’avais pas le code alors
je l’ai forcée

 

dedans des papiers
des cahiers
des cassettes

plein de mots
écrits dits enfermés
secrets

au milieu surtout
cette cassette
et sa voix

 

un texte écrit à trente-quatre ans
en mille neuf cent soixante quatorze
lu enregistré avant de mourir le souffle court
en mille neuf cent quatre vingt douze

son titre Le Charaud
nom d’une mare
merveille à ses yeux

 

pour dire vrai trois cassettes
trois copies identiques pour prénoms différents
une pour chacun d’entre nous

peut-être parce que
ce texte contait l’enfance
la terre lumineuse
le rêve d’une vie

peut-être parce que
ce texte portait les clefs
de cette vie d’avant qu’il emmena

peut-être pour que
sa voix reste en vie

 

à l’écouter
j’ai compris l’évidence

 

mon père a laissé quelque chose
de plus vaste qu’un souvenir

les prémisses d’un chemin
une conduite des jalons

 

je ne fais que
déplier retaper élargir

sous d’autres formes
en d’autres lieux

il a fallu qu’il parle mort
qu’il vive en mots

pour que je comprenne

Publicités