la froide lame

En bons touristes, le nez au vent, nous venions de la Promenade des Anglais et marchions rue de France, à Nice, terre explorée pour la première fois. Il était presque vingt heures.

Devant nous, trois couples de ving-cinq ans, habillés pour sortir, faisaient masse au bas d’un immeuble. Nous partagions le même trottoir. De leur joyeuse conversation, dont je n’entendais rien, s’est arrachée l’exclamation claire d’un homme : ce qui nous ferait du bien ce soir, franchement, c’est de crever un arabe ! Et tous riaient de bon coeur.

Ça ne m’était pas adressé, ils ne m’avaient pas vu. M’auraient-ils vu que ça n’aurait rien changé. Mon profil et mon ascendance, désespérément française, m’ont toujours préservé de ces attaques, me plaçant, au contraire, trop souvent, aux tables les plus difficiles à partager. C’était leur pain quotidien, leur manière de reprendre langue.

Comme à chaque fois, ne pas y croire, ne jamais s’y faire, malgré les piqûres. Mes jambes continuèrent à me porter plus avant, entraînées par les deux petits moteurs qui se cramponnaient à mes bras, ces deux encapuchonnés de cinq et huit ans, qui ne pouvaient entendre ça, regardaient plus loin, sautillaient, s’émerveillaient de cette virée nocturne dans la ville inconnue.

Derrière nous, j’entendis l’homme surenchérir gaiement : et je lui enfoncerais la lame bien profond ! Les rires redoublèrent puis disparurent. Comment dire aux enfants, au plus grand surtout qui avait fini par croiser mon regard, pourquoi je marquais le pas. La fatigue, le froid, sans doute.

J’avais enregistré le son d’avant, sur la plage de la Promenade. S’en tenir, pour ce soir précis, à l’enfance. Revenir à ce peu d’innocence. S’extasier avec eux des avions qui nous frôlent. Rire malgré tout. Ne plus craindre le froid ni la rumeur brune qui roule et roule encore. Les regarder courir, se chicaner et lancer leurs espoirs, de plus en plus gros, de plus en plus loin, avec, pour garder courage, l’éclat des galets dans les vagues.

Le lendemain soir, sur l’autoroute, dans la nuit de l’habitacle, tandis que le petit roupillait, sous prétexte d’expliquer au grand le texte d’une chanson, je lui racontais le 17 octobre 1961.

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micro-ondes

Les aéroports annulent le plaisir de l’ailleurs. On voudrait n’en faire qu’un ponton, une piste d’élan, prendre l’avion comme on attrape un train, à la volée, sans passer par ces pointages répétés, ces zones d’échanges factices, ces curiosités de pacotille, toujours les mêmes, en tout point, partout. La technique, l’inhumanité, la paranoïa, le profit, verrouillent l’endroit.

Je suis ici dans un terminal à bas coût, une aérogare réduite à son essence : contrôle et commerce enclos dans un habitacle de tôle froide, bruissante.

Après avoir fait aviser les papiers, pesé le bagage, vidé les poches, le sac, ôté la veste, dans les bacs, passé le portique sans bip, remis la veste, rempli le sac, les poches, on doit stagner dans une vaste boîte aveugle. Il est onze heures du matin et, malgré les néons, c’est la nuit. Seule la pluie battant le toit signale le monde autour. Créer des ouvertures, autoriser à voir, à se projeter dehors, n’entrait visiblement pas dans les plans, coûtait trop cher sans doute.

Nous sommes entre clients, on attend que ça passe. J’ai payé un café, me suis assis. Il est onze heures du matin, un vendredi, et tous ceux que je croise ont ce regard perdu, étrange, hagard, des lendemains difficiles. Rien d’autre que le repli sur soi ne semble possible ici.

L’abrutissement est orchestré par les dégazages cadencés des frigos, de la clim, dans mon dos. Ce son particulier, sa régularité, sa circularité, font monter, à la longue, l’image du micro-onde. Les voix glissent à l’arrière-plan. Tous parlent sans s’entendre, sans y prendre garde, pour passer le temps. Tout est normal. Je suis dedans, bombardé, et il m’en cuit.

Un couple, à ma gauche, partage un film que je ne reconnais pas sur leur tablette tactile. Ils pourraient être unis mais je les sens éteints. Adaptateur double mini-jack, deux casques, les fils les délient, comme si tout dialogue devait céder au lieu. A ma droite, une jeune femme travaille ses dossiers sans un regard pour ceux qui l’entourent. Elle ne lèvera les yeux, vers l’écran central prescripteur, qu’à l’annonce de la porte d’embarquement. Face à moi, trois adolescentes, aux postures d’accablement, mangent des chips avec mollesse. Pas un mot, chacune son paquet.

Un seul regard intense, adressé, brillant. Un homme trapu au pull blanc, assis à l’autre extrémité de la banquette courbe, m’observe. C’est mon propre regard qui l’intrigue. L’usage aussi que je fais de mes appareils de prise d’images et de sons. Comme si s’attacher à de mystérieux détails, fixer les gens qui passent, les murs, le sol, le plafond, porter de l’attention, à tout, aux autres, était louche, ici. Je tente un sourire franc, un regard soutenu. Aussitôt, vivement, il s’en détourne. L’ai-je pris en faute ? En quoi sommes-nous des dangers l’un pour l’autre ?

Arrive enfin le moment d’embarquer. Nous formons une longue queue résignée. Je passe sans encombre l’ultime contrôle. La porte vers l’extérieur est encore fermée. Notre avion s’est posé mais d’autres en descendent, nous laissent la place. Il faut attendre, encore.

Le ton monte subtilement derrière moi. On refuse le départ à une femme. Elle n’a que son permis de conduire pour prouver son identité. Ce permis ne vaut rien, ici, lui oppose-t-on. Je me fais la remarque que ça a suffi, pourtant, pour arriver jusqu’ici. Ça a suffi, avant. C’est ce qu’elle explique d’ailleurs, calmement, qu’à l’aller, au départ, ça avait suffi. Son calme est épatant. Elle a beau dire qu’elle est loin de chez elle, qu’on reste sur le territoire français, qu’elle ne peut attendre quatre ou cinq jours qu’on lui envoie son passeport, qu’elle a une vie, dehors, loin, là-bas, rien n’y fait. Elle se cogne contre un uniforme d’impassibilité brutale aux cheveux attachés.

La porte vers l’avion s’est ouverte, je me suis laissé glisser dans le mouvement général. Lâchement. Sans attendre le dénouement. Laissant cette femme au pied du mur. En un peu plus d’une heure, l’esprit du lieu m’avait confit. Il s’en faut de peu, d’à peine plus de fatigue, de lassitude. Tout nous pousse à lâcher prise, à être emporté dans le flux, à briser nos résistances. Méfiance.

 

[ vues carrées en écho : 1, 2, 3 ]


ciels

Il y avait ce brouhaha, cet avion lancé, et je n’en étais pas. Ce brouhaha, autour de moi, dans mes oreilles, assourdissant, aigre, grinçant, comme un rappel inexorable, mais devant moi, devant mes yeux, dedans mon crâne, un horizon, une issue, un texte, un texte tout neuf qui m’emportait.

Un cri et plus encore. De l’air, de l’air pur et violent, inspirant, en brassées, une bourrasque qui regonfle et balaie la torpeur de semaines, mois de lutte, à tenir, tenir bon, tenir moins, tenir mieux, contre un mépris certain — incompréhensible disiez-vous, options différentes disiez-vous, inutile disiez-vous, vous disiez la raison parle tu verras — c’était vos mots et ça lessivait.

Et voici ce texte qui tombe pile pour me rappeler qu’il existe un nous, encore, que nous ne sommes pas seuls, comme nous le croyions, que nous ne sommes pas si peu, comme nous nous le disions — si peu que nous étions à nous le dire encore — que c’est possible encore, que donc non, pas si seuls ni si peu, il faut tenir encore, et mieux, et bon. Nous sommes et tout ne tient qu’à nous.

J’entends ainsi ce texte où l’on passe par ceci :

[…]
Nous voyons au-delà de votre ciel.
Vos institutions, vos lois, vos coutumes, vos hiérarchies,
votre amour filial, votre amour de l’autre, votre amour de la patrie,
votre respect, nous voyons au travers, et nous rions.
Vos paravents, nous les connaissons.
Nos regards transpercent toutes vos conventions.
Et nous rions.
Les mots vous font peur.
Les images vous font peur.
Vous êtes du côté de la pudeur.
De la retenue.
Une fois que vous vous êtes lâchés dans la lâcheté,
vous pratiquez la retenue !
Les phrases vous font peur.
Quand les êtres irradiés, rebâtis, issus de ruines vous parlent,
Quand le doigt vous montre, vous inspectez l’ongle.
Vous sortez votre pudeur votre retenue,
et votre sainte discrétion.
Nous, nous rions.
Car nos dents luisent dans toutes les nuits.
Toutes les nuits, les vôtres et les nôtres.
Vous ne savez même pas ça.
Vous ne savez même pas qu’il y a plusieurs ciels dans la nuit.
[…]

« Quand les êtres irradiés, rebâtis, issus de ruines vous parlent, / Quand le doigt vous montre, vous inspectez l’ongle. » Oui, c’est ce miroir exact qu’il faut leur tendre.

Comment nous vous aimons, ce texte de Claude Ponti, est publié par publie.net dans la collection Ouvrez ! A lire d’un souffle pour ne pas perdre l’équilibre.