rumeurs

Les fenêtres des chambres sont ouvertes. Je suis à l’autre bout de l’appartement, côté rue, devant l’ordinateur. Le cerveau met parfois du temps à nous informer d’insensibles modifications de l’environnement sonore. On est occupé à autre chose. On le tiraille déjà suffisamment, l’affaire est secondaire. Il n’y a ici aucune menace directe, aucune raison de s’affoler. Juste cette inhabituelle rumeur. Je mets du temps à faire de ce picotement nouveau une certitude que quelque chose se passe là, derrière, à l’autre bout du couloir. Un moment encore avant de me pousser à bouger, à chercher à voir de l’autre côté des jardins, de l’autre côté des immeubles, de la nuit. Il y a là-bas des gens, assemblés en nombre, pour une raison que j’ignore. Le grondement des voix reste léger, encore estival, comme les conversations des proches voisins, anodines et orchestrées. Tout est normal.

La fenêtre de notre salle était ouverte. C’était il y a sept ans, presque jour pour jour. Nous étions trois devant deux écrans d’ordinateur. J’avais les mains sur le clavier et la souris. Ahmed, assis entre Waheed et moi, nous permettait de nous comprendre. Il traduisait. Ça n’avait rien d’évident, vraiment. Il y mettait une intelligence et une sensibilité merveilleuses. Nous étions au deuxième étage du bâtiment de la faculté des beaux-arts de l’université de Kaboul. Depuis plusieurs jours, à l’approche du ramadan, des rumeurs se densifiaient de plus en plus pour parvenir à nos oreilles. Ceux de la faculté voisine des études islamiques, d’autres peut-être, leurs amis, supportaient de moins en moins notre présence, notre projet, sa mixité et ses horaires sacrilèges.

La fenêtre de notre salle était ouverte et, ce jour-là, j’ai ressenti ce picotement léger qui se charge jusqu’à brouiller les pensées en chantier. Je me souviens d’avoir échangé un regard froncé avec Ahmed. Ses yeux portaient autant de questions inquiètes que les miens. Waheed, lui, ne semblait rien entendre. Pourtant, dehors, une rumeur de foule se précisait distinctement. Elle se stabilisa tout près. Des slogans, lancés au mégaphone, étaient repris à l’unisson et Ahmed ne traduisait pas. On prétexta une pause pour s’accouder vers le bruit et porter le regard au plus loin. Il n’y avait rien à voir. Il n’y avait rien que cette insistante et massive rumeur, ce grondement sans chair ni réalité. Nous avons repris le travail jusqu’au soir, jusqu’au bout de la semaine, jusqu’à ce qu’un film naisse. L’atelier a été déménagé dans un endroit moins exposé, nous avons oublié et je n’ai jamais su.

L’image isolée, comme souvent, ne dit rien du mouvement intérieur. Elle est là où je suis. Elle n’a pas la liberté du son, qui s’envole et se disperse, par dessus les toits, de mur en mur, et en soi, pour venir excaver des terrains en jachère. Elle dit ma limite, de corps, de courage, d’invention.

Je suis là, à la fenêtre, immobile, attentif à mes ombres.

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KM 140

( François Bon a publié hier un beau texte sur ces machines qui nous rendent présent, au plus près, les voix et les bruits du monde. Le « mot Neumann » a fait ressurgir un souvenir, mis en commentaire sur Tiers Livre, puis deux sons, qui réveillent ce petit chantier endormi. )

Mai 2005, je décide de partir sur les traces d’un ami mort, à l’autre bout de la Sibérie, à la frontière chinoise, au bord du fleuve Amour. Le voyage s’annonce chaotique : voiture, train, avion jusqu’à Moscou, ligne intérieure jusqu’à Khabarovsk, transsibérien pour revenir un peu en arrière, camion bringuebalant sur des chemins boueux, barque. Je veux traverser cela seul, à l’image et au son. On me confie un Neumann, un KM 140, petit cigare bagué, dense et discret. On me dit qu’il n’y a guère que lui pour rester constant de Doué-la-Fontaine aux marais de Khigansky.

Il fera le voyage sans broncher ; vite en place, vite démonté, jeté sans mal au fond du sac à l’approche des militaires ou des gardiens de musée. Il assuma seul l’entière responsabilité du son du film. Il fut parfait. L’émerveillement au montage son de découvrir sa finesse pour rendre les chants des oiseaux de la réserve, sa souplesse pour encaisser le cri trompettant de la grue du Japon, sa précision pour aller chercher depuis la chambre d’hôtel où je m’étais perché la sonnerie d’un appareil sur une piste de Cheremetievo, sa justesse pour rendre présent — à lui seul — un dialogue improbable à base d’ours, de cerfs et de chasses interdites, dans un wagon de transsibérien. Il était là où j’étais, il entendait ce que j’entendais, comme s’il avait percé le secret de cette écoute désirante qui fait la prétendue supériorité des oreilles et du cerveau humain sur les appareils à membrane.

Je sais depuis l’importance et le plaisir d’avoir un camarade, ingénieur du son, qui sait adapter le micro à la situation, le préparer, le placer avec précision, mais le KM 140 s’est inscrit dans ma petite mythologie personnelle comme le compagnon irremplaçable de mes déambulations solitaires.


anniversaire

Le 22 décembre 1940, mon père naissait.

Le 22 décembre 1992, il était assis dans ce fauteuil de camping à ressorts, seul à même de contenir sa douleur, son peu de souffle restant. Je ne me souviens pas d’avoir fêté cet anniversaire. J’avais 16 ans, je devrais me souvenir. Je ne me souviens pas de l’anniversaire — comment aurions-nous pu — seulement de la masse douloureuse de mon père en peignoir dans cet étrange fauteuil à bascule, de son sourire qui disait continuons, continuez, afin que vive la vie. Il me l’avait fait promettre.

Une nouvelle fois, pas de souvenir vivant mais une photo de lui parmi nous dans ce fauteuil, autour de la table de Noël. Il s’était juré de ne pas gâcher les fêtes.

Seule reste sa voix enregistrée.

Le 22 décembre 2012, au matin, je lis ce Matricule (2) de Francis Royo :

rien ne fut jamais pareil après cette secousse
ancienne
ni de la plaie ni de son sang
il n’a de souvenir
peut-être un tremblement très bref
devant chaque aube
chaque matin d’amour

de la peur amère qui l’a construit
qui l’a conduit aux bords des crimes
fragile
il fit son pain

Et la date d’aujourd’hui m’apparaît.

Le 6 janvier 1993, mon père est mort.
Cela fera vingt ans.

Sa voix reste debout dans les brisures.

 

( autre écho de la valise noire )


cicatrices silence

 

( écrire sur un silence, faire nécessairement une autre exception au principe de ce petit chantier, car sans image il n’y aurait plus rien | la froide lame a fait ressurgir une histoire de famille qu’il faut garder présente )

 

Dans la maison d’alors, où j’étais encore enfant, est arrivée, par la Poste, une cassette VHS.

Ce fut un évènement, on me l’a souvent dit. J’aimerais me souvenir de l’émotion de mon père recevant ce paquet d’un ami perdu de vue depuis longtemps. J’aimerais me souvenir de mon émotion découvrant, dans la télévision, mon père à ving-et-un ans, le temps d’un plan fugace, passé et repassé, un travelling latéral (je le sais maintenant) sur des hommes faisant cordon pour contenir la foule. J’aimerais me souvenir de l’explication demandée, et obtenue, j’en suis sûr.

Ne me reste que cette certitude, sans décor ni contour, de l’émotion vive projetée vers moi, de ces parents en alerte, jamais apaisés, quelque chose comme un bloc digne, debout, inquiet. J’ai construit sur ce peu qui vibrait si fort.

Cette cassette VHS est bien arrivée un jour (j’en revois l’étiquette manuscrite) et je veux croire que, grâce à elle, ils me parlèrent de la guerre d’Algérie, de Charonne, de leur engagement d’étudiants bien français, pour l’indépendance de ce pays, pour la liberté, l’égalité, la fraternité en acte, contre l’OAS, ceux d’Assas (cette expression, elle, m’est restée) qui les attendaient armés de chaînes de vélo, de barres de fer, et d’éclairer ainsi les cicatrices sur leurs mains.

Je me souviens de ces discrètes encoches qui transformèrent, à mes yeux, leurs mains en registre d’un passé vécu, palpable, chargeant dès lors toute leçon d’Histoire, ses dates et ses mots-clefs, d’un poids de chair inégalé. Ceux qui me précédaient s’inscrivaient dans ce sillon commun, à ce moment précis, par leurs mains qui caressent, empoignent, triment, et, sur l’écran donc, par l’impassible visage de ce joufflu imberbe, rare image à cet âge de mon barbu de père.

Longtemps après, en 2000, boulevard Saint-Michel à Paris où j’étais venu travailler, j’ai acheté une cassette VHS du Joli Mai. Les parents étaient déjà morts. Marker m’accompagnait depuis quelques années. Je ne connaissais que le titre de ce film, ne le reliais à rien d’autre qu’à ma cinéphilie.

Dès les premiers plans, l’entrée de la voix — est-ce la plus belle ville du monde ? — ce fut l’évidence et, au commencement de la deuxième partie, tout doute était levé : ce n’était pas un film que j’avais déjà vu, c’était un film de famille. Les images de l’enterrement des morts de Charonne réveillèrent l’enfant en moi, fixèrent son émotion labile, l’éclairèrent. Tout se synchronisait.

Moment essentiel où les choses s’assemblent, prennent place, où l’on se positionne. Moment rare, où je me suis vu amener par ceux d’avant à ce point de la ligne qu’il me revenait de prolonger.

J’ai depuis fait un brin de route, gagné quelques outils, les utilise pour reprendre souffle et, de cette séquence, je retiens le silence. Ni directs, ni ambiance, ni musique, Marker fait le choix d’évider le son pour forger la violence. Ne surtout pas réduire la brutalité du drame à la matérialité du son. La voix même cède au silence, avant de revenir pour qu’éclatent plus encore les sanglots, la marche funèbre et les oiseaux. Avec cette phrase qui emporte l’infime présence de mon père jeune et grave : pour la première fois, on put entendre, à midi, un oiseau chanter Place de la République.

Je prends le détour de l’analyse rapide pour mieux retarder les questions qui râclent. Qu’aurai-je le temps de transmettre et par quelles vibrations ? Où sont nos cicatrices ? Dans ce présent où tout se mêle, se confond, pour mieux nous assourdir, fabriquer de l’oubli, quels gestes porteront ?

Je suis enfant d’un temps qu’on dit de paix mais j’ai grandi dans la sensation des corps marqués, dans le silence des guerres inscrites sur la peau. Nos combats ont pris d’autres formes, roulent en dedans, n’en sont pas moins importants.

J’ai hérité d’anciennes rengaines. Je crois toujours en la nécessité de parler, de témoigner, de comprendre, de transmettre. Je crois encore en l’attention au monde, oreilles et yeux ouverts, en l’impérieuse obligation parfois de se taire.

Sans cicatrices évidentes, tandis que tout vire au bluff, à l’abject, tracer des lignes de silence pour que résonnent nos mots, nos images et nos sons.

Dans la maison d’aujourd’hui, devant moi, deux enfants jouent.

 

[ extrait du film Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme – 1963 ]


bobine embarquée

Je travaille chaque jour avec des images et des sons. Je m’étais posé comme contrainte, dans ce petit chantier, de ne pas faire place aux premières, dont on abuse souvent, de n’explorer que cette énigme de mon rapport si sensible aux seconds. Les exceptions sont sans doute indispensables.

Je sens la nécessité de celle-ci pour retrouver un peu de l’émerveillement muet de l’enfance, un peu de l’insouciance à aller vers, à dire, à faire, malgré le monde cadenassé des adultes, ses logiques incertaines, martelées comme des évidences. Il faut se glisser dans les interstices.

L’enfant au bouquet qui vient vers moi deviendra l’homme de la voix dans la valise noire.


la valise noire

le père est mort
sans presque rien laisser
dans ma mémoire
en surface

ni visage, hors celui que composent les photos
ni mouvements du corps
ni moments
ni mots
ni même le timbre de sa voix

nous avions traversé presque
dix-sept ans ensemble

de quoi nourrir les souvenirs pourtant

presque dix-sept années
calmes avant celle-ci

le père est mort
ses cinquante-deux ans à peine fêtés
une valise noire à code
posée devant lui

 

je n’avais pas le code alors
je l’ai forcée

 

dedans des papiers
des cahiers
des cassettes

plein de mots
écrits dits enfermés
secrets

au milieu surtout
cette cassette
et sa voix

 

un texte écrit à trente-quatre ans
en mille neuf cent soixante quatorze
lu enregistré avant de mourir le souffle court
en mille neuf cent quatre vingt douze

son titre Le Charaud
nom d’une mare
merveille à ses yeux

 

pour dire vrai trois cassettes
trois copies identiques pour prénoms différents
une pour chacun d’entre nous

peut-être parce que
ce texte contait l’enfance
la terre lumineuse
le rêve d’une vie

peut-être parce que
ce texte portait les clefs
de cette vie d’avant qu’il emmena

peut-être pour que
sa voix reste en vie

 

à l’écouter
j’ai compris l’évidence

 

mon père a laissé quelque chose
de plus vaste qu’un souvenir

les prémisses d’un chemin
une conduite des jalons

 

je ne fais que
déplier retaper élargir

sous d’autres formes
en d’autres lieux

il a fallu qu’il parle mort
qu’il vive en mots

pour que je comprenne


hauts-fonds

J’avance à tâtons dans ce noir profond qui me sert de mémoire. J’envie toujours autant ceux qui sont capables de ranimer clairement, sur simple demande, leurs souvenirs. Je n’y parviens pas. Je suis toujours surpris lorsqu’on me décrit des scènes où j’apparais. Effaré car c’est le portrait d’un étranger qu’on dresse. C’est bien moi, pourtant, me disent-ils. Où étais-je à ce moment-là ? J’étais là, avec eux, leur mémoire en atteste.

L’esprit met parfois en place des mécanismes de défense sévères, tortueux, passionnants. Il y va de notre survie. La folie rôde. Il s’agit, d’abord, d’enfouir les douleurs pour en réduire l’agression, en étouffer le feu, mais tout vient avec, le tri est un risque trop grand, une perte de temps, tout se trouve enveloppé d’un voile opaque, démesuré. Ainsi suis-je installé dans une solide forteresse d’amnésie qui, pour me protéger, veille sans relâche à me faire perdre pied. Je vis mais ne conserve consciemment que peu de chose de ce que je vis. Les émotions, les vibrations me restent mais peu d’images, pas de mots. Je suppose qu’il existe des caches secrètes, des contrées insoupçonnées, qui recueillent les souvenirs éconduits. Sans les récits des autres, répétés, corroborés, je pourrais avec raison douter du simple fait d’avoir été.

L’enfance, les commencements, avant tout, restent un mystère. Je compte au mieux trois ou quatre souvenirs reconstruits sur la base de bribes, de sensations, de récits exogènes. A peine de quoi se tenir en équilibre au-dessus du vide.

Dans cet enregistrement, donc, c’est moi. Le son lui-même ne le dit pas mais son support fait office de preuve. Les mots inscrits sur la cassette. Le lieu – Lusignan – et la date – 1977. Je me souviens du magnétophone Philips et du micro sur trépied. Je m’en souviens pour les avoir exhumés du fond de la grande maie, il y a treize ans, lorsque nous avons dû vider la maison.

Voici donc les sons que j’émettais un an après ma naissance. Sans cet enregistrement fait par mon frère aîné – je l’entends me parler un peu plus loin sur la bande, sans cet enregistrement, je ne pouvais m’imaginer en petit être, gazouillant, sans mots. Cette voix naissante, qui s’étonne même de surgir, c’est la mienne.

Pas d’image pour faire vivre la scène mais trois sensations nettes qui réinventent des perspectives.

Les cris des élèves qui jouent dans la cour, leitmotiv de mon enfance. J’ai vécu jusqu’à seize ans dans des logements de fonction – ici, un collège, que nous quitterons cinq ans plus tard – et cette musique familière d’une cour, éclatante de voix, accompagnait les jours d’avant l’âge de l’école et ceux, plus ponctuels ensuite, vécus malade à la maison.

L’odeur de l’herbe coupée au printemps (et le son des tondeuses). Le son n’en donne rien mais me le suggère avec force. C’est quelque chose qui ne me parvient plus que rarement aux narines, mais c’est à chaque fois un trouble et un plaisir immenses. C’est lié à cet endroit, cette époque, ces grandes pelouses et l’odeur, qui marquait la fin de l’hiver morne, montait jusqu’à moi.

La distance et la hauteur. Si je n’ai pas d’image, aucun souvenir visuel de l’appartement, s’impose cette sensation d’un point de vue, d’un angle de visée. L’appartement était en étage. A en croire cette impression bien ancrée, le petit enfant que j’étais se sentait très haut, alors qu’il n’y avait guère plus de deux ou trois niveaux. Me revient le cadre de la fenêtre qui annonçait la plongée ébahie sur le monde.

Je reconstruis le passé comme je peux d’après ce qui me touche dans l’instant où cela me touche. N’a de sens que le présent. Ces vibrations d’un autre temps, préservées, viennent frapper mes tympans, avec une intensité intacte. Leur résonance est évidente, mais elles résonnent dans ce noir sans me permettre d’atteindre des fragments purs de récit. Elles résonnent. Mon corps entier réagit. Je dois me contenter de cela.