cicatrices silence

 

( écrire sur un silence, faire nécessairement une autre exception au principe de ce petit chantier, car sans image il n’y aurait plus rien | la froide lame a fait ressurgir une histoire de famille qu’il faut garder présente )

 

Dans la maison d’alors, où j’étais encore enfant, est arrivée, par la Poste, une cassette VHS.

Ce fut un évènement, on me l’a souvent dit. J’aimerais me souvenir de l’émotion de mon père recevant ce paquet d’un ami perdu de vue depuis longtemps. J’aimerais me souvenir de mon émotion découvrant, dans la télévision, mon père à ving-et-un ans, le temps d’un plan fugace, passé et repassé, un travelling latéral (je le sais maintenant) sur des hommes faisant cordon pour contenir la foule. J’aimerais me souvenir de l’explication demandée, et obtenue, j’en suis sûr.

Ne me reste que cette certitude, sans décor ni contour, de l’émotion vive projetée vers moi, de ces parents en alerte, jamais apaisés, quelque chose comme un bloc digne, debout, inquiet. J’ai construit sur ce peu qui vibrait si fort.

Cette cassette VHS est bien arrivée un jour (j’en revois l’étiquette manuscrite) et je veux croire que, grâce à elle, ils me parlèrent de la guerre d’Algérie, de Charonne, de leur engagement d’étudiants bien français, pour l’indépendance de ce pays, pour la liberté, l’égalité, la fraternité en acte, contre l’OAS, ceux d’Assas (cette expression, elle, m’est restée) qui les attendaient armés de chaînes de vélo, de barres de fer, et d’éclairer ainsi les cicatrices sur leurs mains.

Je me souviens de ces discrètes encoches qui transformèrent, à mes yeux, leurs mains en registre d’un passé vécu, palpable, chargeant dès lors toute leçon d’Histoire, ses dates et ses mots-clefs, d’un poids de chair inégalé. Ceux qui me précédaient s’inscrivaient dans ce sillon commun, à ce moment précis, par leurs mains qui caressent, empoignent, triment, et, sur l’écran donc, par l’impassible visage de ce joufflu imberbe, rare image à cet âge de mon barbu de père.

Longtemps après, en 2000, boulevard Saint-Michel à Paris où j’étais venu travailler, j’ai acheté une cassette VHS du Joli Mai. Les parents étaient déjà morts. Marker m’accompagnait depuis quelques années. Je ne connaissais que le titre de ce film, ne le reliais à rien d’autre qu’à ma cinéphilie.

Dès les premiers plans, l’entrée de la voix — est-ce la plus belle ville du monde ? — ce fut l’évidence et, au commencement de la deuxième partie, tout doute était levé : ce n’était pas un film que j’avais déjà vu, c’était un film de famille. Les images de l’enterrement des morts de Charonne réveillèrent l’enfant en moi, fixèrent son émotion labile, l’éclairèrent. Tout se synchronisait.

Moment essentiel où les choses s’assemblent, prennent place, où l’on se positionne. Moment rare, où je me suis vu amener par ceux d’avant à ce point de la ligne qu’il me revenait de prolonger.

J’ai depuis fait un brin de route, gagné quelques outils, les utilise pour reprendre souffle et, de cette séquence, je retiens le silence. Ni directs, ni ambiance, ni musique, Marker fait le choix d’évider le son pour forger la violence. Ne surtout pas réduire la brutalité du drame à la matérialité du son. La voix même cède au silence, avant de revenir pour qu’éclatent plus encore les sanglots, la marche funèbre et les oiseaux. Avec cette phrase qui emporte l’infime présence de mon père jeune et grave : pour la première fois, on put entendre, à midi, un oiseau chanter Place de la République.

Je prends le détour de l’analyse rapide pour mieux retarder les questions qui râclent. Qu’aurai-je le temps de transmettre et par quelles vibrations ? Où sont nos cicatrices ? Dans ce présent où tout se mêle, se confond, pour mieux nous assourdir, fabriquer de l’oubli, quels gestes porteront ?

Je suis enfant d’un temps qu’on dit de paix mais j’ai grandi dans la sensation des corps marqués, dans le silence des guerres inscrites sur la peau. Nos combats ont pris d’autres formes, roulent en dedans, n’en sont pas moins importants.

J’ai hérité d’anciennes rengaines. Je crois toujours en la nécessité de parler, de témoigner, de comprendre, de transmettre. Je crois encore en l’attention au monde, oreilles et yeux ouverts, en l’impérieuse obligation parfois de se taire.

Sans cicatrices évidentes, tandis que tout vire au bluff, à l’abject, tracer des lignes de silence pour que résonnent nos mots, nos images et nos sons.

Dans la maison d’aujourd’hui, devant moi, deux enfants jouent.

 

[ extrait du film Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme – 1963 ]


bobine embarquée

Je travaille chaque jour avec des images et des sons. Je m’étais posé comme contrainte, dans ce petit chantier, de ne pas faire place aux premières, dont on abuse souvent, de n’explorer que cette énigme de mon rapport si sensible aux seconds. Les exceptions sont sans doute indispensables.

Je sens la nécessité de celle-ci pour retrouver un peu de l’émerveillement muet de l’enfance, un peu de l’insouciance à aller vers, à dire, à faire, malgré le monde cadenassé des adultes, ses logiques incertaines, martelées comme des évidences. Il faut se glisser dans les interstices.

L’enfant au bouquet qui vient vers moi deviendra l’homme de la voix dans la valise noire.