la compagnie des arbres

J’ai suivi les pas de l’enfant que j’étais et le son, comme souvent, ne témoigne que d’oiseaux.

Je suis revenu dans la petite ville aux grands murs de coton, aux murs de poussière, aux murs étouffant les voix, les visages, les pas de côté, m’enserrant tout petit tout entier, absorbant le soleil même et les départs possibles, ne laissant jaillir au sol que les cris des roquets immortels, tandis que tout là haut, si haut que ces murs n’en peuvent mais, si haut que d’impuissance ils s’effritent, des branches en fuites éperdues se livrent au vent, érodent les parements, les émondent à leur tour, les écalent, les réduisent joliment à leurs pesanteurs vaines et, tôt ou tard, les affaisseront.

L’homme au visage d’avant m’a demandé si faire ce film m’avait apaisé. J’ai dit je ne sais pas. J’ai dit la colère est autre mais la colère est là. J’ai dit quelque chose a changé. J’ai souri. Les mots d’Antoine Emaz ne me sont revenus que le lendemain soir : « Écrire / ne soigne / ni n’avive / accompagne seulement ». Compagnie nécessaire que cet objet qu’on sort de soi. Double qui éclaire et consolide. Présence devenue tangible, branche à laquelle s’agripper, aux autres projetée, comme une pique, comme un pont, qui m’a conduit ici, pour commencer.

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anniversaire

Le 22 décembre 1940, mon père naissait.

Le 22 décembre 1992, il était assis dans ce fauteuil de camping à ressorts, seul à même de contenir sa douleur, son peu de souffle restant. Je ne me souviens pas d’avoir fêté cet anniversaire. J’avais 16 ans, je devrais me souvenir. Je ne me souviens pas de l’anniversaire — comment aurions-nous pu — seulement de la masse douloureuse de mon père en peignoir dans cet étrange fauteuil à bascule, de son sourire qui disait continuons, continuez, afin que vive la vie. Il me l’avait fait promettre.

Une nouvelle fois, pas de souvenir vivant mais une photo de lui parmi nous dans ce fauteuil, autour de la table de Noël. Il s’était juré de ne pas gâcher les fêtes.

Seule reste sa voix enregistrée.

Le 22 décembre 2012, au matin, je lis ce Matricule (2) de Francis Royo :

rien ne fut jamais pareil après cette secousse
ancienne
ni de la plaie ni de son sang
il n’a de souvenir
peut-être un tremblement très bref
devant chaque aube
chaque matin d’amour

de la peur amère qui l’a construit
qui l’a conduit aux bords des crimes
fragile
il fit son pain

Et la date d’aujourd’hui m’apparaît.

Le 6 janvier 1993, mon père est mort.
Cela fera vingt ans.

Sa voix reste debout dans les brisures.

 

( autre écho de la valise noire )


sidéré

[ prise de son : Pierre Armand ]

Nous étions venus ici parce qu’il pleuvait, que la pluie rendait impossible le tournage prévu de l’autre côté du golfe de Fos, à Lavera, là où les torchères grondent contre les échasses blanches. Nous avions envie, tous trois, d’approcher le mastodonte, de donner corps et vie à cette silhouette immense, fumante, fascinante. Nous avons longtemps cherché un chemin pour l’approcher au plus près. Nous nous sommes embourbés, fourvoyés, avant de trouver cette route goudronnée qui longe l’usine du côté de la mer et du terminal méthanier. C’est une piste d’évacuation qui se boucle pour mieux repartir, ne pas s’attarder. Nous nous sommes installés, ici, une heure, les yeux rivés sur ce mystérieux organisme, ses mouvements, ses émanations, les oreilles prises par sa respiration.

J’ai un souvenir précis du moment où cette usine s’est inscrite dans mon imaginaire parmi les monstres fantastiques. C’était l’été, la nuit. Je revenais de Montpellier, traversais la plaine de la Crau pour regagner Marseille. Je dévorais cette interminable ligne droite, impatient d’arriver, quand j’ai vu s’élever à l’horizon, à main droite, une masse gigantesque, rougeoyante. J’en étais loin mais distinguais les moindres détails. Peut-être que l’air avait, ce soir-là, la limpidité si particulière des jours de mistral qui met les îles à portée de main. Je crois surtout que ce tableau tout d’étrangeté, d’inquiétude, accueillait mes fantasmes. J’ai fait de cette vision l’icône parfaite de ma hantise du monde industriel, cette peur née des poussières qui ont tôt tué mon père, cette peur nourrie ensuite par les paroles, les livres, les films, vus et sur lesquels j’ai travaillé.

J’ai pensé à voix haute que je n’avais encore rien vu de pareil. Un compagnon de route m’a glissé l’évidence : tout le monde connait ici, c’est la SOLLAC. J’ai décodé en rentrant : Société Lorraine de Laminage Continu. J’ai su depuis qu’ArcelorMittal avait repris le site, comme à Florange.

Hier, j’ai lu le deuxième cahier publié par François Bon à partir du travail d’atelier d’écriture — Un chant acier — qu’il mène en ce moment là-bas. Nécessité profonde de cette expérience. Les mots qui y naissent, malgré la dureté, l’usure, la violence, disent la résistance, la poésie, la solidarité, l’humour, l’humain, la vie, dans cette carcasse qui en est, pour moi, à distance, si dépourvue.

Lire ces textes pour garder espoir, combattre, ne pas en rester à la pesanteur du son et de l’acier.

 

instructions pour un jour de travail en poste

Commencez par éteindre votre réveil pour la troisième fois, il est 3 h du matin, laissez vos rêves de côté. Mettez les pieds au sol, surtout ne pas se rendormir ! même cinq minutes. Déjeunez comme il se doit, s’habiller en vitesse et prendre la voiture, faire ses kilomètres pour aller travailler. Faites la queue pour entrer, badgez. Si un garde vous fait signe, arrêtez-vous, vous allez faire un test d’alcoolémie. Rendez-vous sur le parking de votre secteur. Allez au vestiaire. Enlevez une chaussure, serrez une main, enlevez-en une autre, serrez une main, enlevez chaussettes et tout autre tenue civile, serrez encore la main d’un collègue. Mettez vos Équipements de Protection Individuels. Allez au monte-charge ou prenez les escaliers : attention, une centaine de marches vous attendent. Présentez-vous à votre chef de poste, serrez-lui la main à lui aussi. Allez à votre poste de travail, faites la relève du poste précédent. Allez contrôler si tout va bien. Demandez à votre R.E. le programme du poste d’aujourd’hui. Buvez un café si vous le souhaitez. Faites vos visites et votre nettoyage. Travaillez, souffrez pendant vos huit heures. N’oubliez pas de manger au milieu de votre poste. Remplacez un collègue pour sa douche, prenez votre douche. N’oubliez pas de frotter pendant de longues minutes sinon la crasse restera. Reprenez votre poste de travail avec vos E.P.I. La relève arrive, oui ça y est, mais votre journée n’est pas finie. Retournez au vestiaire, rhabillez-vous en civil. Retournez à votre voiture. Allez vers la sortie, badgez. Si un garde vous arrête, ouvrez-lui votre coffre. Repartez sur votre route, et refaites vos kilomètres. Il est 14 h 00, votre journée est finie. Allez vous coucher, et n’oubliez pas vos trois réveils.

[…]

instructions pour ne pas penser au boulot à 11 h du soir

Bien définir sa position. Ne pas commencer avant. L’hygiène c’est important. Se laver. Se doucher. Descendre la température de son corps. Favorise l’endormissement, plus rapide vient le sommeil, mieux l’objectif sera atteint. Prendre un repas léger. Le contraire, repas trop lourd, retarde sommeil et digestion. Pas bon, cela favorise les pensées. Penser à quoi ? Au boulot. Aux contraintes. Aux frustrations. À ce qu’on aurait dû faire. Rappel : se laver, se détendre, se coucher quand vient le sommeil et c’est gagné. Sinon. Sinon on rate le train du sommeil. Dans deux heures viendra la prochain. Pensées, pensées du boulot qui viennent combler cette attente, ces deux heures. « Si j’avais dit cela. » « Si je lui avais répondu cela. » « J’aurais dû faire comme cela. » Prendre conscience qu’il est trop tard, que cela ne sert à rien. Mais surtout ne changera rien. Faire le vide. Pas simple à trouver le rien, le vide, l’absence. Tellement d’idées, de pensées du boulot se bousculent que les pousser, les rejeter pour faire place au vide demande un effort. Une volonté. Utiliser une pensée contre une autre pensée pour faire le vide. Un plus un. Non : un contre un égale zéro. Écouter son corps plutôt que les rumeurs de la journée passée. Se laisser aller au vide qui précède le sommeil, les rêves et le repos. Faire comme au boulot : ne penser à rien.

 

( extraits de Un chant acier – cahier 2, à lire ici )


le sens reclus #2

« On les tient asservis, lui et tous les autres, par la peur et la désunion.

Il est certain que si tous les paysans d’un même district avaient compris combien l’union peut accroître la force contre l’oppression, ils n’auraient jamais laissé périr les communautés des temps primitifs, les « groupes d’amis », comme on les appelle en Serbie et autres pays slaves. La propriété collective de ces associations n’est point divisée en d’innombrables enclos par des haies, des murs et des fossés. Les compagnons n’ont point à se disputer pour savoir si un épi poussé à droite ou à gauche du sillon est bien à eux. Pas d’huissier, pas d’avoué, pas de notaire pour régler les intérêts entre les camarades. […] La commune est à la fois la propriété de tous et de chacun.

Oui, mais la commune, de même que l’individu, est bien faible si elle reste dans l’isolement. […] Elle résiste bien, et si le seigneur était seul, elle aurait bien vite triomphé de l’insolent personnage ; mais le seigneur n’est pas seul, il a pour lui le gouverneur de la province et le chef de la police, pour lui les prêtres et les magistrats, pour lui le gouvernement tout entier avec ses lois et son armée. Au besoin, il dispose du canon pour foudroyer ceux qui lui disputent le sol débattu. Ainsi, la commune pourrait avoir cent fois raison, elle a toutes les chances que les puissants lui donnent tort. Et nous avons beau lui crier, comme à l’imposable isolé : « Ne cède pas ! », elle doit céder, victime de son isolement et de sa faiblesse.

[…] Si vous ne savez pas vous unir, […] vous partagerez bientôt le sort de millions et de millions d’hommes qui sont déjà dépouillés de tous droits aux semailles et à la récolte et qui vivent dans l’esclavage du salariat, trouvant l’ouvrage quand des patrons ont intérêt à leur en donner, toujours obligés de mendier sous mille formes, tantôt demandant humblement d’être embauchés, tantôt même en avançant la main pour implorer une avare pitance. Ceux-ci ont été privés de la terre, et vous pouvez l’être demain. Y a-t-il une si grande différence entre leur sort et le vôtre ? La menace les atteint déjà ; elle vous épargne encore pour un jour ou deux. Unissez-vous tous dans votre malheur ou votre danger. Défendez ce qui vous reste et reconquérez ce que vous avez perdu.

Sinon votre sort à venir est horrible, car nous sommes dans un âge de science et de méthode et nos gouvernants, servis par l’armée des chimistes et des professeurs, vous préparent une organisation sociale dans laquelle tout sera réglé comme dans une usine, où la machine dirigera tout, même les hommes ; où ceux-ci seront de simples rouages que l’on changera comme de vieux fer quand ils se mêleront de raisonner et de vouloir. »

 
Elisée Reclus, À mon frère le paysan, 1899.


le sens reclus #1

Hôtel de Ville — Hôtel de Ville

Il avait une trentaine d’années, le cheveu fraîchement coupé, court, portait costume vert sombre aux plis marqués, de celui qu’on sort de l’armoire pour les grandes occasions, comme disait mon grand-père poitevin, les baptêmes, les mariages, les enterrements, les mains jointes pieusement sous le menton ou dans le dos puis libérées par les verres de vin autour de la grande table, un costume d’entretien d’embauche qui montre qu’on a accepté les codes, son uniforme quotidien, qui sait.

Saint-Paul — Saint-Paul

Il était face à moi, évitait les regards, tourné vers l’au-dehors, les néons récurrents, le tunnel sombre, la vitre devenue miroir, son reflet, sa silhouette, détachée, nette, comme celle du jeune marié au premier plan, sur la photo, devant l’église, moins la mariée qui l’attend ailleurs, mais avec foule de convives, bien serrés, en arrière-plan, nous tous, faisant corps, masse, dans ce métro, ligne une, filant vers Château de Vincennes, autour de lui qui allait toujours plus loin, puisque jamais il ne cillait aux arrêts, aux stations, ni ne cessait sa parole.

Bastille — Bastille

Il parlait à voix haute, sans pudeur, seul et mêlé au brouhaha, relié par son besoin de dire, vite, ressassant ce besoin, qu’on l’entende, tous, mais d’abord celui ou celle qui n’écoutait que lui, ailleurs, mieux, celle ou celui-là d’abord, d’accord, mais nous tous tout autant, contraints, ses voisins de rame, bringuebalés, dans les soubresauts des virages, de son récit, de nos secrets, unis à l’entendre, sans trop montrer, certains distraits, conversant, d’autres touchés, indifférents, agacés, tous plus isolés les uns que les autres, nous, à qui il adressait vainement sa détresse.

Gare de Lyon — descente à gauche

Je le laissais parmi les autres et, trois jours plus tard, dans un autre wagon, je lisais Elisée Reclus.


ciels

Il y avait ce brouhaha, cet avion lancé, et je n’en étais pas. Ce brouhaha, autour de moi, dans mes oreilles, assourdissant, aigre, grinçant, comme un rappel inexorable, mais devant moi, devant mes yeux, dedans mon crâne, un horizon, une issue, un texte, un texte tout neuf qui m’emportait.

Un cri et plus encore. De l’air, de l’air pur et violent, inspirant, en brassées, une bourrasque qui regonfle et balaie la torpeur de semaines, mois de lutte, à tenir, tenir bon, tenir moins, tenir mieux, contre un mépris certain — incompréhensible disiez-vous, options différentes disiez-vous, inutile disiez-vous, vous disiez la raison parle tu verras — c’était vos mots et ça lessivait.

Et voici ce texte qui tombe pile pour me rappeler qu’il existe un nous, encore, que nous ne sommes pas seuls, comme nous le croyions, que nous ne sommes pas si peu, comme nous nous le disions — si peu que nous étions à nous le dire encore — que c’est possible encore, que donc non, pas si seuls ni si peu, il faut tenir encore, et mieux, et bon. Nous sommes et tout ne tient qu’à nous.

J’entends ainsi ce texte où l’on passe par ceci :

[…]
Nous voyons au-delà de votre ciel.
Vos institutions, vos lois, vos coutumes, vos hiérarchies,
votre amour filial, votre amour de l’autre, votre amour de la patrie,
votre respect, nous voyons au travers, et nous rions.
Vos paravents, nous les connaissons.
Nos regards transpercent toutes vos conventions.
Et nous rions.
Les mots vous font peur.
Les images vous font peur.
Vous êtes du côté de la pudeur.
De la retenue.
Une fois que vous vous êtes lâchés dans la lâcheté,
vous pratiquez la retenue !
Les phrases vous font peur.
Quand les êtres irradiés, rebâtis, issus de ruines vous parlent,
Quand le doigt vous montre, vous inspectez l’ongle.
Vous sortez votre pudeur votre retenue,
et votre sainte discrétion.
Nous, nous rions.
Car nos dents luisent dans toutes les nuits.
Toutes les nuits, les vôtres et les nôtres.
Vous ne savez même pas ça.
Vous ne savez même pas qu’il y a plusieurs ciels dans la nuit.
[…]

« Quand les êtres irradiés, rebâtis, issus de ruines vous parlent, / Quand le doigt vous montre, vous inspectez l’ongle. » Oui, c’est ce miroir exact qu’il faut leur tendre.

Comment nous vous aimons, ce texte de Claude Ponti, est publié par publie.net dans la collection Ouvrez ! A lire d’un souffle pour ne pas perdre l’équilibre.


bâtir un silence

 

12 juillet. — L’ami est revenu : joueur d’échecs quand il ne travaille pas et tailleur de pierre quand il a le temps. On a porté une petite table dehors, un jeu, des pièces de bois.

— Tu prends les blancs ?
— Si tu veux.

Un gros coq roux s’est perché sur une pierre pas loin de notre arbre.

— On dirait que ça l’intéresse.
— Qui sait ?

Avant de commencer on a mangé du salé, du sucré ; on a bu du vin puis on a ramassé tout ce qu’on trouvait pour bâtir un silence. Un silence qui dure longtemps, au moins jusqu’à l’heure de la lampe, quand les voix, brisant leur volière, s’élancent de voûte en voûte.

Jusqu’au soir nous avons dérivé sur nos chaises puis, comme on aperçoit une terre au loin, un village, un homme se rapprochant, une porte, un repas ; nous sommes rentrés.

Un dernier regard vers ces feuillages qu’on ne connaît jamais, un dernier appel vers ce qui reste dehors, oublié, insaisissable : on entendait les oiseaux se retirer dans la nuit comme un chant qui s’éloigne.

Dedans je regardais l’ami sous la lumière brutale de l’ampoule : il souriait. On aurait dit qu’il venait d’arriver, m’apportant quelque chose : une poignée de terre ou une poignée de main, des feuilles.

Oui, c’est ça : quelques feuilles dans une main d’homme.

 

Thierry Metz, Le journal d’un manoeuvre, L’Arpenteur, p. 61-62

 

Extrait venu en écho à l’attente.

Auquel j’ajoute un lien vers L’homme-taupe, beau texte de Sylvie Gracia consacré à Thierry Metz (revenu en mémoire grâce à @CharlineValerie sur Twitter).