débrayer

Ce devait être une semaine de répit, mais le trop s’accumule, dans le bas-ventre surtout, et on ne s’en débarrasse pas comme ça. Ce mardi, à l’heure où beaucoup débauchaient, s’entassaient avenue Michelet, sous le soleil retrouvé, le trop pointait juste au fond de ma gorge.

Pour la première fois de l’année, je retrouvais l’avenue embouteillée. Parmi mes activités, parmi les lieux qui les abritent, il n’en existe qu’un qui me donne l’occasion de partager pleinement l’épreuve de cet agglutinement rituel : c’est la prison, avec ses horaires cadenassés, indépassables. Elle m’y projette, à mon corps défendant, vers 17h, car à 16h30 — bonsoir, c’est l’heure, il faut partir maintenant clame la porteuse de clefs. Les gars remontent en cellule, les surveillants s’empressent d’en finir, de passer le relais, et nous sommes poussés dehors.

J’aurais préféré rester dehors, vraiment, à prendre l’air et le temps, à goûter la chance de ma liberté, plutôt qu’être contraint de reprendre la voiture, cage moelleuse où le trop me cinglait. Mais à l’autre bout de l’avenue, un peu plus haut vers l’est, une fois quittés les quartiers cossus et l’artère encombrée, une fois passés Castellane, Baille et Lodi, les enfants allaient m’attendre. A 17h30, l’école ferme ses portes et j’étais déjà en retard. J’allais l’être plus encore.

Le trouble était monté tout au long de l’après-midi. Rien de bien net, un spasme localisé, une tension qui s’installe. J’étais allé au bout de ce que j’avais prévu mais c’était maintenant terminé, je me retrouvais seul, avec le corps tout entier en opposition, mené par des viscères qui avaient sérieusement décidé qu’il n’était pas question que je continue comme ça. Ça n’allait plus du tout. J’ai pris la contre-allée jusqu’à la première place libre et, passant par toutes les couleurs, pris de frissons, me suis retrouvé chancelant sur la chaussée.

Une crainte absurde, démesurée, venait d’éclater. M’est revenu le souvenir des urgences de cet hôpital privé tout proche, pour y avoir porté, deux ans plus tôt, l’un de mes petits et son pied cassé. J’ai refait le chemin, franchi barrières, portes automatiques, hygiaphone, pour me retrouver vite face à une infirmière, lui expliquer que ça faisait plusieurs jours que ça couvait, que je ne m’en étais pas vraiment inquiété, que ce n’était sans doute rien — un virus, une indigestion — même s’il y avait aussi cette vieille histoire de vésicule jamais résolue faute de temps, mais, dans l’immédiat, il fallait calmer ce trop qui menaçait de jaillir, me soulager, me permettre de repartir, vite, on m’attendait.

Elle me conduisit calmement dans un box, me demandant de me mettre torse nu, de m’allonger, avant de refermer la porte coulissante. J’ai compris et prévenu que je ne serais pas à l’école à temps. Il fallait faire sans moi. Je devais attendre et j’ai attendu. L’appareil à ma droite, d’où tombait le tensiomètre et un faisceau d’électrodes, émettait régulièrement un signal sur lequel je me mis à concentrer toute mon attention, tentant d’oublier mon corps, d’évacuer les premières pensées morbides. Mon mal-être tintait au rythme de ce son. Il fallait que j’en garde trace.

En l’absence d’enregistreur, le téléphone ferait l’affaire. Je l’ai laissé capter à peine plus d’une minute de son ambiant, sur la chaise alignée à la table d’auscultation où je reposais. Je l’ai écouté quelques jours après et le son est mauvais, à la fois faible et saturé, numérique, brouillé. Mais à la réécoute, j’y entends ma fébrilité et ce trop qui me dépassait. Comme si un son clair, précis, naturel, en écho à l’état dans lequel je m’enferrais, ne pouvait être qu’un complet contresens.

Durant les quatre heures qui ont suivi, j’ai eu tout le temps de parfaire mon intranquillité. L’hôpital reste avant tout un lieu de mort. Dans ce box, cette stase forcée, je ne pouvais penser qu’au pire et ce son avait le grain implacable dont se régale mon angoisse.

La machine l’avait senti et prenait un malin plaisir à jouer avec mes nerfs. Tous les quarts d’heure, je recevais la visite d’une infirmière, relayée par un infirmier après le changement d’équipe. D’abord pour prendre ma température, ma tension et me poser un cathéter, puis ajouter une poche de glucose, puis y adjoindre une nouvelle poche d’un médicament — contre les nausées —, puis un autre — contre la fièvre —, puis, sans plus d’explication, me prendre cinq tubes de sang du bras droit, puis, un temps après, pour maintenir le suspense, quatre autres, mais du bras gauche — désolé, mais avec ce qu’on vous a mis dans le droit, je suis obligé de prendre à gauche —, puis de nouveau la tension et la température, et enfin, après un temps infini, un élecro-cardiogramme — au cas où, on ne sait jamais, c’est toujours utile. A chaque passage, elle, puis lui, éteignaient le son, qui reprenait de plus belle quelques instants après qu’ils aient quitté le box.

Le médecin vint à 22 heures me dire que cette débauche d’examens n’avait rien donné. C’était rassurant. Hormis un taux de bilirubine un peu élevé, à surveiller, il n’y avait pas de raison de s’en faire. Un virus, une indigestion, il ne saurait pas dire, rien de grave en tout cas. Il coupa une dernière fois le son de l’appareil. Je suis rentré, le mot bilirubine en poche, agacé par l’inquiétude qui m’avait conduit là, et mis un jour à me retaper.

Le surlendemain, une autre mécanique cédait. Au moment de reprendre la voiture, j’empoignais un levier de vitesse ouvertement vaincu. L’embrayage avait lâché. C’est idiot comme l’accumulation de petits tracas, quand tout est déjà trop, nous pousse au bord de la folie. Je n’étais pas prêt à y céder, pas totalement, mais je pris au mot la voiture qui m’intimait de lever le pied.

Je rassemblais ce qui me restait de la douce indolence du week-end dernier, première parenthèse inactive, superbe, délicieuse, depuis des lustres, m’y lovais, y retrouvais fraîcheur et clarté pour amener la voiture à Eric, mon garagiste. Il secoua le levier — mais non, c’est rien —, plongea dans le moteur — c’est ce truc-là qu’a pété —, en retira une petite pièce — faut juste que je te trouve une autre biellette comme ça et tout ira bien ! Le mot biellette résonnait, abstrait et glorieux. Ce n’était donc qu’une question de biellette. Je lui demandais s’il pouvait me faire ça dans la journée parce qu’à 17h30 je devais récupérer les enfants — viens à 16h30, pour être sûr. J’y revins à l’heure dite, la voiture était prête à embrayer et, contre trente euros, il m’en rendit la clef. J’étais reparti.

Il est des savoir-faire lumineux, admirables. Il est des mécaniques plus simples à réparer que d’autres. Il est des logiques plus compliquées à démonter, des sons qu’on ne coupe pas. Débrayer est un mot de révolte, un refus, un appel à la grève. J’aime l’entendre quand trop c’est trop. Mais ce trop qui me prend parfois à la gorge est mien et je peine à m’y opposer. Je l’ai patiemment amoncelé. Je sais ma chance et mon bonheur. Alors, de bilirubine en biellette, j’en profite encore un peu, malgré les alarmes, en sachant qu’un brin de répit ne serait pas déraisonnable. Je le sais. Il faudrait. Je le sais. On verra bien si j’y cède.