avenue Rimbaud

L’avenue Rimbaud est une impasse. Elle naît d’une colline à l’arrête en ruines pour déboucher sur le chemin vicinal de Morgiou. Le chemin vicinal de Morgiou est l’artère principale qui irrigue ce bout du monde et plonge la ville par les calanques dans la mer. Un tortueux réseau d’avenues, boulevards et traverses, plus étroits les uns que les autres, y converge mais, à ma connaissance, aucune rue simple et droite dont on devine aisément l’issue. La hiérarchie et l’ordonnancement des voies publiques de cette ville est un étonnant mystère qui me ravit. Le chemin vicinal de Morgiou est, à leur jonction, deux fois plus large que l’avenue Rimbaud.

L’avenue Rimbaud est une impasse au bitume défoncé, bordée de murets en béton, de grilles, protégeant d’hétéroclites pavillons aux jardins bien tenus que propriétaires et agents immobiliers nomment pompeusement villas, contribuant un peu plus à brouiller les repères. Le quartier n’est pas riche, même si chacun surveille son petit lopin comme un trésor inestimable. L’endroit est triste, même sous le soleil, et bien plus encore en cette fin d’après-midi cotonneuse de décembre où la plupart des gens se préparent à réveillonner.

Je n’imagine que trois raisons de venir avenue Rimbaud. On y vit — ils ne sont pas si nombreux mais c’est la raison principale. On y connait quelqu’un qui y vit — ce soir, fait exceptionnel, plusieurs voitures immatriculées hors du département prouvent qu’on peut venir réveillonner avenue Rimbaud. Ou alors on cherche à s’y garer, au grand dam des riverains, faute de place au pied des murs de la prison — c’est ainsi que j’ai découvert l’avenue Rimbaud.

La plupart de ces maisons ont moins de cinquante ans. Je ne sais de quand date l’avenue mais me demande pourquoi c’est ici, dans ce recoin sud de la ville, bien loin des quartiers qui l’ont vu passé — du port, de la Conception, définitivement hors de « portée de se faire embarquer pour Aden, au premier mieux senti », qu’on a jugé bon qu’une voie se nomme Rimbaud, seul nom de poète perdu parmi gloires locales et lieux-dits.

Que cette impasse soit une avenue et qu’elle s’appelle Rimbaud n’a cependant qu’un rapport lointain avec ma présence ici puisque j’étais venu pour la prison et n’entendis d’abord que l’alerte d’oiseaux que je ne savais nommer.

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anniversaire

Le 22 décembre 1940, mon père naissait.

Le 22 décembre 1992, il était assis dans ce fauteuil de camping à ressorts, seul à même de contenir sa douleur, son peu de souffle restant. Je ne me souviens pas d’avoir fêté cet anniversaire. J’avais 16 ans, je devrais me souvenir. Je ne me souviens pas de l’anniversaire — comment aurions-nous pu — seulement de la masse douloureuse de mon père en peignoir dans cet étrange fauteuil à bascule, de son sourire qui disait continuons, continuez, afin que vive la vie. Il me l’avait fait promettre.

Une nouvelle fois, pas de souvenir vivant mais une photo de lui parmi nous dans ce fauteuil, autour de la table de Noël. Il s’était juré de ne pas gâcher les fêtes.

Seule reste sa voix enregistrée.

Le 22 décembre 2012, au matin, je lis ce Matricule (2) de Francis Royo :

rien ne fut jamais pareil après cette secousse
ancienne
ni de la plaie ni de son sang
il n’a de souvenir
peut-être un tremblement très bref
devant chaque aube
chaque matin d’amour

de la peur amère qui l’a construit
qui l’a conduit aux bords des crimes
fragile
il fit son pain

Et la date d’aujourd’hui m’apparaît.

Le 6 janvier 1993, mon père est mort.
Cela fera vingt ans.

Sa voix reste debout dans les brisures.

 

( autre écho de la valise noire )


bruit blanc

En remontant la rue d’Oran, capuche qui masque, poings serrés au fond des poches, arrêt soudain, boîte électrique défoncée, ce bruit blanc au dehors, écho au vide du dedans. Matin froid d’un dimanche de décembre. Sifflement des sinus, larmes sèches, en dedans, inexpliquées. Trop. Pas assez solide pour ce trop. Au réveil déjà, malgré la chaleur encore douce des volets clos. Mais plus tôt dans la nuit déjà, sur une route séparée, sans issue, images déconstruites, fanées, tristes. De ces rêves qui éveillent épuisé. Mis en marche forcée, ensuite, au dehors. A contrecœur. Toujours cet assourdissant trop en soi. Dans le pas ferme du jour. Dehors si lumineux, et franc, hiver glorieux. Dedans tout engoncé, enfoui en plis multiples. Trop. Marche légère, jambes, corps comme en dehors de soi. Corps encore attendri. Corps presque souriant. Corps amarre d’un bonheur à portée. Corps qui supporte cet autre en lui, cet autre en soi, fondu, immobile, agaçant. Comment dire ce détachement de l’allure et du dedans. Cet écart soudain en soi. Le front pressé. Trop plein en dedans. Synapses brûlants, crépitants, prêts à tomber cendre. Trop. Et le corps qui n’y voit goutte. Rien n’y paraît. Trop chargé en dedans. Cerveau éponge gorgée. Crâne comme à exploser. Tant que tout s’y annule. Tant qu’on n’y trouve plus rien. Tri nécessaire. Faire place, vide. Soulager. Le travail a commencé d’ailleurs, malgré soi. Alerte. Alarme. Saturation atteinte. Reprendre la main mais comment se rejoindre en soi. Laisser passer. Merci. Sans trop de réponse.


sidéré

[ prise de son : Pierre Armand ]

Nous étions venus ici parce qu’il pleuvait, que la pluie rendait impossible le tournage prévu de l’autre côté du golfe de Fos, à Lavera, là où les torchères grondent contre les échasses blanches. Nous avions envie, tous trois, d’approcher le mastodonte, de donner corps et vie à cette silhouette immense, fumante, fascinante. Nous avons longtemps cherché un chemin pour l’approcher au plus près. Nous nous sommes embourbés, fourvoyés, avant de trouver cette route goudronnée qui longe l’usine du côté de la mer et du terminal méthanier. C’est une piste d’évacuation qui se boucle pour mieux repartir, ne pas s’attarder. Nous nous sommes installés, ici, une heure, les yeux rivés sur ce mystérieux organisme, ses mouvements, ses émanations, les oreilles prises par sa respiration.

J’ai un souvenir précis du moment où cette usine s’est inscrite dans mon imaginaire parmi les monstres fantastiques. C’était l’été, la nuit. Je revenais de Montpellier, traversais la plaine de la Crau pour regagner Marseille. Je dévorais cette interminable ligne droite, impatient d’arriver, quand j’ai vu s’élever à l’horizon, à main droite, une masse gigantesque, rougeoyante. J’en étais loin mais distinguais les moindres détails. Peut-être que l’air avait, ce soir-là, la limpidité si particulière des jours de mistral qui met les îles à portée de main. Je crois surtout que ce tableau tout d’étrangeté, d’inquiétude, accueillait mes fantasmes. J’ai fait de cette vision l’icône parfaite de ma hantise du monde industriel, cette peur née des poussières qui ont tôt tué mon père, cette peur nourrie ensuite par les paroles, les livres, les films, vus et sur lesquels j’ai travaillé.

J’ai pensé à voix haute que je n’avais encore rien vu de pareil. Un compagnon de route m’a glissé l’évidence : tout le monde connait ici, c’est la SOLLAC. J’ai décodé en rentrant : Société Lorraine de Laminage Continu. J’ai su depuis qu’ArcelorMittal avait repris le site, comme à Florange.

Hier, j’ai lu le deuxième cahier publié par François Bon à partir du travail d’atelier d’écriture — Un chant acier — qu’il mène en ce moment là-bas. Nécessité profonde de cette expérience. Les mots qui y naissent, malgré la dureté, l’usure, la violence, disent la résistance, la poésie, la solidarité, l’humour, l’humain, la vie, dans cette carcasse qui en est, pour moi, à distance, si dépourvue.

Lire ces textes pour garder espoir, combattre, ne pas en rester à la pesanteur du son et de l’acier.

 

instructions pour un jour de travail en poste

Commencez par éteindre votre réveil pour la troisième fois, il est 3 h du matin, laissez vos rêves de côté. Mettez les pieds au sol, surtout ne pas se rendormir ! même cinq minutes. Déjeunez comme il se doit, s’habiller en vitesse et prendre la voiture, faire ses kilomètres pour aller travailler. Faites la queue pour entrer, badgez. Si un garde vous fait signe, arrêtez-vous, vous allez faire un test d’alcoolémie. Rendez-vous sur le parking de votre secteur. Allez au vestiaire. Enlevez une chaussure, serrez une main, enlevez-en une autre, serrez une main, enlevez chaussettes et tout autre tenue civile, serrez encore la main d’un collègue. Mettez vos Équipements de Protection Individuels. Allez au monte-charge ou prenez les escaliers : attention, une centaine de marches vous attendent. Présentez-vous à votre chef de poste, serrez-lui la main à lui aussi. Allez à votre poste de travail, faites la relève du poste précédent. Allez contrôler si tout va bien. Demandez à votre R.E. le programme du poste d’aujourd’hui. Buvez un café si vous le souhaitez. Faites vos visites et votre nettoyage. Travaillez, souffrez pendant vos huit heures. N’oubliez pas de manger au milieu de votre poste. Remplacez un collègue pour sa douche, prenez votre douche. N’oubliez pas de frotter pendant de longues minutes sinon la crasse restera. Reprenez votre poste de travail avec vos E.P.I. La relève arrive, oui ça y est, mais votre journée n’est pas finie. Retournez au vestiaire, rhabillez-vous en civil. Retournez à votre voiture. Allez vers la sortie, badgez. Si un garde vous arrête, ouvrez-lui votre coffre. Repartez sur votre route, et refaites vos kilomètres. Il est 14 h 00, votre journée est finie. Allez vous coucher, et n’oubliez pas vos trois réveils.

[…]

instructions pour ne pas penser au boulot à 11 h du soir

Bien définir sa position. Ne pas commencer avant. L’hygiène c’est important. Se laver. Se doucher. Descendre la température de son corps. Favorise l’endormissement, plus rapide vient le sommeil, mieux l’objectif sera atteint. Prendre un repas léger. Le contraire, repas trop lourd, retarde sommeil et digestion. Pas bon, cela favorise les pensées. Penser à quoi ? Au boulot. Aux contraintes. Aux frustrations. À ce qu’on aurait dû faire. Rappel : se laver, se détendre, se coucher quand vient le sommeil et c’est gagné. Sinon. Sinon on rate le train du sommeil. Dans deux heures viendra la prochain. Pensées, pensées du boulot qui viennent combler cette attente, ces deux heures. « Si j’avais dit cela. » « Si je lui avais répondu cela. » « J’aurais dû faire comme cela. » Prendre conscience qu’il est trop tard, que cela ne sert à rien. Mais surtout ne changera rien. Faire le vide. Pas simple à trouver le rien, le vide, l’absence. Tellement d’idées, de pensées du boulot se bousculent que les pousser, les rejeter pour faire place au vide demande un effort. Une volonté. Utiliser une pensée contre une autre pensée pour faire le vide. Un plus un. Non : un contre un égale zéro. Écouter son corps plutôt que les rumeurs de la journée passée. Se laisser aller au vide qui précède le sommeil, les rêves et le repos. Faire comme au boulot : ne penser à rien.

 

( extraits de Un chant acier – cahier 2, à lire ici )