pluie qui cloche

pluie qui pèse qui plaque qui colle au zinc
pluie de lassitude de fatigue d’abattement
pluie de novembre ici
en l’absence

un vendredi matin dans la grande ville qui tousse
la grande ville qui masse amasse épuise
la grande ville au soir si belle
mais si grise au réveil

pluie qui claque mate sans écho
pluie qui leste les tracas

ne plus retourner dans le cube noir et sourd
rester un peu au chaud avant de repartir
rester un peu au sec pour croire y voir plus clair

pluie sans nuage ou le nuage c’est nous

à peine un répit un instant le temps
qu’un au-devant nouveau s’invite et goutte
et recouvre et noie sans semonce
ni pitié à peine la fraîcheur

pluie à peine qui embue ratatine les épaules
puis glace d’un coup la nuque
d’une pique solitaire

envie d’une pluie jolie comme dans la chanson


cicatrices silence

 

( écrire sur un silence, faire nécessairement une autre exception au principe de ce petit chantier, car sans image il n’y aurait plus rien | la froide lame a fait ressurgir une histoire de famille qu’il faut garder présente )

 

Dans la maison d’alors, où j’étais encore enfant, est arrivée, par la Poste, une cassette VHS.

Ce fut un évènement, on me l’a souvent dit. J’aimerais me souvenir de l’émotion de mon père recevant ce paquet d’un ami perdu de vue depuis longtemps. J’aimerais me souvenir de mon émotion découvrant, dans la télévision, mon père à ving-et-un ans, le temps d’un plan fugace, passé et repassé, un travelling latéral (je le sais maintenant) sur des hommes faisant cordon pour contenir la foule. J’aimerais me souvenir de l’explication demandée, et obtenue, j’en suis sûr.

Ne me reste que cette certitude, sans décor ni contour, de l’émotion vive projetée vers moi, de ces parents en alerte, jamais apaisés, quelque chose comme un bloc digne, debout, inquiet. J’ai construit sur ce peu qui vibrait si fort.

Cette cassette VHS est bien arrivée un jour (j’en revois l’étiquette manuscrite) et je veux croire que, grâce à elle, ils me parlèrent de la guerre d’Algérie, de Charonne, de leur engagement d’étudiants bien français, pour l’indépendance de ce pays, pour la liberté, l’égalité, la fraternité en acte, contre l’OAS, ceux d’Assas (cette expression, elle, m’est restée) qui les attendaient armés de chaînes de vélo, de barres de fer, et d’éclairer ainsi les cicatrices sur leurs mains.

Je me souviens de ces discrètes encoches qui transformèrent, à mes yeux, leurs mains en registre d’un passé vécu, palpable, chargeant dès lors toute leçon d’Histoire, ses dates et ses mots-clefs, d’un poids de chair inégalé. Ceux qui me précédaient s’inscrivaient dans ce sillon commun, à ce moment précis, par leurs mains qui caressent, empoignent, triment, et, sur l’écran donc, par l’impassible visage de ce joufflu imberbe, rare image à cet âge de mon barbu de père.

Longtemps après, en 2000, boulevard Saint-Michel à Paris où j’étais venu travailler, j’ai acheté une cassette VHS du Joli Mai. Les parents étaient déjà morts. Marker m’accompagnait depuis quelques années. Je ne connaissais que le titre de ce film, ne le reliais à rien d’autre qu’à ma cinéphilie.

Dès les premiers plans, l’entrée de la voix — est-ce la plus belle ville du monde ? — ce fut l’évidence et, au commencement de la deuxième partie, tout doute était levé : ce n’était pas un film que j’avais déjà vu, c’était un film de famille. Les images de l’enterrement des morts de Charonne réveillèrent l’enfant en moi, fixèrent son émotion labile, l’éclairèrent. Tout se synchronisait.

Moment essentiel où les choses s’assemblent, prennent place, où l’on se positionne. Moment rare, où je me suis vu amener par ceux d’avant à ce point de la ligne qu’il me revenait de prolonger.

J’ai depuis fait un brin de route, gagné quelques outils, les utilise pour reprendre souffle et, de cette séquence, je retiens le silence. Ni directs, ni ambiance, ni musique, Marker fait le choix d’évider le son pour forger la violence. Ne surtout pas réduire la brutalité du drame à la matérialité du son. La voix même cède au silence, avant de revenir pour qu’éclatent plus encore les sanglots, la marche funèbre et les oiseaux. Avec cette phrase qui emporte l’infime présence de mon père jeune et grave : pour la première fois, on put entendre, à midi, un oiseau chanter Place de la République.

Je prends le détour de l’analyse rapide pour mieux retarder les questions qui râclent. Qu’aurai-je le temps de transmettre et par quelles vibrations ? Où sont nos cicatrices ? Dans ce présent où tout se mêle, se confond, pour mieux nous assourdir, fabriquer de l’oubli, quels gestes porteront ?

Je suis enfant d’un temps qu’on dit de paix mais j’ai grandi dans la sensation des corps marqués, dans le silence des guerres inscrites sur la peau. Nos combats ont pris d’autres formes, roulent en dedans, n’en sont pas moins importants.

J’ai hérité d’anciennes rengaines. Je crois toujours en la nécessité de parler, de témoigner, de comprendre, de transmettre. Je crois encore en l’attention au monde, oreilles et yeux ouverts, en l’impérieuse obligation parfois de se taire.

Sans cicatrices évidentes, tandis que tout vire au bluff, à l’abject, tracer des lignes de silence pour que résonnent nos mots, nos images et nos sons.

Dans la maison d’aujourd’hui, devant moi, deux enfants jouent.

 

[ extrait du film Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme – 1963 ]


la froide lame

En bons touristes, le nez au vent, nous venions de la Promenade des Anglais et marchions rue de France, à Nice, terre explorée pour la première fois. Il était presque vingt heures.

Devant nous, trois couples de ving-cinq ans, habillés pour sortir, faisaient masse au bas d’un immeuble. Nous partagions le même trottoir. De leur joyeuse conversation, dont je n’entendais rien, s’est arrachée l’exclamation claire d’un homme : ce qui nous ferait du bien ce soir, franchement, c’est de crever un arabe ! Et tous riaient de bon coeur.

Ça ne m’était pas adressé, ils ne m’avaient pas vu. M’auraient-ils vu que ça n’aurait rien changé. Mon profil et mon ascendance, désespérément française, m’ont toujours préservé de ces attaques, me plaçant, au contraire, trop souvent, aux tables les plus difficiles à partager. C’était leur pain quotidien, leur manière de reprendre langue.

Comme à chaque fois, ne pas y croire, ne jamais s’y faire, malgré les piqûres. Mes jambes continuèrent à me porter plus avant, entraînées par les deux petits moteurs qui se cramponnaient à mes bras, ces deux encapuchonnés de cinq et huit ans, qui ne pouvaient entendre ça, regardaient plus loin, sautillaient, s’émerveillaient de cette virée nocturne dans la ville inconnue.

Derrière nous, j’entendis l’homme surenchérir gaiement : et je lui enfoncerais la lame bien profond ! Les rires redoublèrent puis disparurent. Comment dire aux enfants, au plus grand surtout qui avait fini par croiser mon regard, pourquoi je marquais le pas. La fatigue, le froid, sans doute.

J’avais enregistré le son d’avant, sur la plage de la Promenade. S’en tenir, pour ce soir précis, à l’enfance. Revenir à ce peu d’innocence. S’extasier avec eux des avions qui nous frôlent. Rire malgré tout. Ne plus craindre le froid ni la rumeur brune qui roule et roule encore. Les regarder courir, se chicaner et lancer leurs espoirs, de plus en plus gros, de plus en plus loin, avec, pour garder courage, l’éclat des galets dans les vagues.

Le lendemain soir, sur l’autoroute, dans la nuit de l’habitacle, tandis que le petit roupillait, sous prétexte d’expliquer au grand le texte d’une chanson, je lui racontais le 17 octobre 1961.


le sens reclus #3

siffle siffle quête de sens

quête de sens
quête de sens
ça revient m’agacer

sens caché, mais où ça, mystère

ascenseur, séminaire, entreprise, s’épanouir, personnel, place, promotion, philosophie, valeur

dévoyer

concept, risque, bourse, séminal, croissance, vie, entreprise, esprit, croyance

saint-esprit

salaire, statut, subir, décision, reconnaître, tenir, maîtrise, puissance, fantasme, siège

direction

souhait, tension, insane, simple, simple, simple, harcèlement
seul, seul, détresse, nervis, apprentissage, asservissement

assommer

malaise, méconnaissance, soucis, soutien, solidaire
universel, passé, pensée, réticence, bêtise, méfiance

révolte

impossible, impensable, insensée

issue
impasse

détresse insensée

ressaisir

réveil nécessaire

bonheur
bonheur

(filet de mots)