le sens reclus #1

Hôtel de Ville — Hôtel de Ville

Il avait une trentaine d’années, le cheveu fraîchement coupé, court, portait costume vert sombre aux plis marqués, de celui qu’on sort de l’armoire pour les grandes occasions, comme disait mon grand-père poitevin, les baptêmes, les mariages, les enterrements, les mains jointes pieusement sous le menton ou dans le dos puis libérées par les verres de vin autour de la grande table, un costume d’entretien d’embauche qui montre qu’on a accepté les codes, son uniforme quotidien, qui sait.

Saint-Paul — Saint-Paul

Il était face à moi, évitait les regards, tourné vers l’au-dehors, les néons récurrents, le tunnel sombre, la vitre devenue miroir, son reflet, sa silhouette, détachée, nette, comme celle du jeune marié au premier plan, sur la photo, devant l’église, moins la mariée qui l’attend ailleurs, mais avec foule de convives, bien serrés, en arrière-plan, nous tous, faisant corps, masse, dans ce métro, ligne une, filant vers Château de Vincennes, autour de lui qui allait toujours plus loin, puisque jamais il ne cillait aux arrêts, aux stations, ni ne cessait sa parole.

Bastille — Bastille

Il parlait à voix haute, sans pudeur, seul et mêlé au brouhaha, relié par son besoin de dire, vite, ressassant ce besoin, qu’on l’entende, tous, mais d’abord celui ou celle qui n’écoutait que lui, ailleurs, mieux, celle ou celui-là d’abord, d’accord, mais nous tous tout autant, contraints, ses voisins de rame, bringuebalés, dans les soubresauts des virages, de son récit, de nos secrets, unis à l’entendre, sans trop montrer, certains distraits, conversant, d’autres touchés, indifférents, agacés, tous plus isolés les uns que les autres, nous, à qui il adressait vainement sa détresse.

Gare de Lyon — descente à gauche

Je le laissais parmi les autres et, trois jours plus tard, dans un autre wagon, je lisais Elisée Reclus.

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4 commentaires on “le sens reclus #1”

  1. walachniewicz dit :

    Je crois approcher la raison pour laquelle vos textes unis aux sons me touchent ou me bouleversent, ils sont comme l’écho de mes propres expériences non plutôt comme l’amplificateur de moments vécus, une sorte de boomerang de la mémoire.
    Merci pour cela et le reste.

    • mn dit :

      Que quelque chose s’éclaire sur ce qu’on a vécu et senti confusément, n’est-ce pas ce que l’on recherche en lisant, en écrivant ? C’est ce que je cherche en tout cas et suis touché que cela touche d’autres. Merci à vous pour vos lectures.

  2. J’aime vraiment ce que vous faites, Il y a une détermination, comme une envie irrésistible d’en découdre avec le réel, qui donne une certaine puissance à vos propositions, ça me touche.
    Merci.
    Carrés mémoire est très réussi…

    • mn dit :

      « En découdre avec le réel », c’est très proche de ce que j’aurais pu dire, de ce que je recherche. Heureux que vous le sentiez comme ça, que ça passe à travers les mots et que ça vous touche. Merci.


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