ciels

Il y avait ce brouhaha, cet avion lancé, et je n’en étais pas. Ce brouhaha, autour de moi, dans mes oreilles, assourdissant, aigre, grinçant, comme un rappel inexorable, mais devant moi, devant mes yeux, dedans mon crâne, un horizon, une issue, un texte, un texte tout neuf qui m’emportait.

Un cri et plus encore. De l’air, de l’air pur et violent, inspirant, en brassées, une bourrasque qui regonfle et balaie la torpeur de semaines, mois de lutte, à tenir, tenir bon, tenir moins, tenir mieux, contre un mépris certain — incompréhensible disiez-vous, options différentes disiez-vous, inutile disiez-vous, vous disiez la raison parle tu verras — c’était vos mots et ça lessivait.

Et voici ce texte qui tombe pile pour me rappeler qu’il existe un nous, encore, que nous ne sommes pas seuls, comme nous le croyions, que nous ne sommes pas si peu, comme nous nous le disions — si peu que nous étions à nous le dire encore — que c’est possible encore, que donc non, pas si seuls ni si peu, il faut tenir encore, et mieux, et bon. Nous sommes et tout ne tient qu’à nous.

J’entends ainsi ce texte où l’on passe par ceci :

[…]
Nous voyons au-delà de votre ciel.
Vos institutions, vos lois, vos coutumes, vos hiérarchies,
votre amour filial, votre amour de l’autre, votre amour de la patrie,
votre respect, nous voyons au travers, et nous rions.
Vos paravents, nous les connaissons.
Nos regards transpercent toutes vos conventions.
Et nous rions.
Les mots vous font peur.
Les images vous font peur.
Vous êtes du côté de la pudeur.
De la retenue.
Une fois que vous vous êtes lâchés dans la lâcheté,
vous pratiquez la retenue !
Les phrases vous font peur.
Quand les êtres irradiés, rebâtis, issus de ruines vous parlent,
Quand le doigt vous montre, vous inspectez l’ongle.
Vous sortez votre pudeur votre retenue,
et votre sainte discrétion.
Nous, nous rions.
Car nos dents luisent dans toutes les nuits.
Toutes les nuits, les vôtres et les nôtres.
Vous ne savez même pas ça.
Vous ne savez même pas qu’il y a plusieurs ciels dans la nuit.
[…]

« Quand les êtres irradiés, rebâtis, issus de ruines vous parlent, / Quand le doigt vous montre, vous inspectez l’ongle. » Oui, c’est ce miroir exact qu’il faut leur tendre.

Comment nous vous aimons, ce texte de Claude Ponti, est publié par publie.net dans la collection Ouvrez ! A lire d’un souffle pour ne pas perdre l’équilibre.

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bâtir un silence

 

12 juillet. — L’ami est revenu : joueur d’échecs quand il ne travaille pas et tailleur de pierre quand il a le temps. On a porté une petite table dehors, un jeu, des pièces de bois.

— Tu prends les blancs ?
— Si tu veux.

Un gros coq roux s’est perché sur une pierre pas loin de notre arbre.

— On dirait que ça l’intéresse.
— Qui sait ?

Avant de commencer on a mangé du salé, du sucré ; on a bu du vin puis on a ramassé tout ce qu’on trouvait pour bâtir un silence. Un silence qui dure longtemps, au moins jusqu’à l’heure de la lampe, quand les voix, brisant leur volière, s’élancent de voûte en voûte.

Jusqu’au soir nous avons dérivé sur nos chaises puis, comme on aperçoit une terre au loin, un village, un homme se rapprochant, une porte, un repas ; nous sommes rentrés.

Un dernier regard vers ces feuillages qu’on ne connaît jamais, un dernier appel vers ce qui reste dehors, oublié, insaisissable : on entendait les oiseaux se retirer dans la nuit comme un chant qui s’éloigne.

Dedans je regardais l’ami sous la lumière brutale de l’ampoule : il souriait. On aurait dit qu’il venait d’arriver, m’apportant quelque chose : une poignée de terre ou une poignée de main, des feuilles.

Oui, c’est ça : quelques feuilles dans une main d’homme.

 

Thierry Metz, Le journal d’un manoeuvre, L’Arpenteur, p. 61-62

 

Extrait venu en écho à l’attente.

Auquel j’ajoute un lien vers L’homme-taupe, beau texte de Sylvie Gracia consacré à Thierry Metz (revenu en mémoire grâce à @CharlineValerie sur Twitter).


l’attente

J’attends dans l’entrée de mon immeuble. C’est un drain court, étroit et haut, aux murs pelés, où l’on ne stagne que par accident.

L’ami m’a écrit qu’il viendrait. Plusieurs fois dans la soirée, le téléphone a tinté confirmant, par étapes, son approche. Il est minuit passé, le train est arrivé. J’imagine l’ami tirant sa valise, descendant lentement la colline puis remontant d’autant pour parvenir jusqu’au plateau où je vis. La gare est à moins de vingt minutes à pied.

La sonnette, enrayée, ne sonne plus. Je suis donc descendu l’attendre en bas, me suis assis sur une marche, derrière la porte de métal. Le dormant, à droite, est percé de deux fentes où le facteur glisse habituellement le courrier. Elles donnent directement dans la rue. J’ai posé le micro face à la plus haute, comme témoin.

Je vis cette attente en silence, seul parmi mes pensées. Une sensation de nuit profonde, où la présence des autres s’est raréfiée à l’extrême. Où les mouvements se traînent, s’allongent à l’infini — je crois suivre le murmure d’un moteur jusqu’à l’autre bout de la ville. Où chaque surgissement de son est une promesse, une lueur, qui découpe l’ombre. Le dehors n’existe que dans la forme que je lui donne, n’occupe consciemment qu’une part infime de mon esprit.

La double chatte, intriguée, est descendue à pas comptés, à mes côtés. Un bruit sans doute qui m’échappe et c’est l’alarme : elle remonte quatre à quatre. Son énergie m’étonne.

J’attends l’ami avec impatience, heureux de le retrouver. Nous nous étions quittés au printemps, en pleine conversation. J’ouvre la porte, l’ami est là, nous montons pour couvrir la nuit de paroles.

Deux jours après, je découvre ce que le micro a recueilli. Rien de ce que j’entends ne ravive la sensation de l’attente. C’est un fracas, une surcharge, une fatigue que j’avais éludée.

Bien sûr, ce bouillonnement nocturne n’a rien d’étonnant. Ces rugissements de moteurs parviennent, étouffés, deux étages plus haut, dans ma chambre. Ils rythment mes nuits. Ces bribes de conversations forment un fond familier, une rumeur, qui ne monte fortement qu’en cas de grabuge.

C’est l’intensité, la densité qui me surprennent encore. Ahuri, toujours, d’entendre la masse de ce qui me traverse — certitude incrédule de ne pas avoir vécu ce que l’outil me renvoie. Où l’ai-je enfoui ? Où l’ai-je laissé ? Fasciné, toujours, par ma capacité à faire fi, à reconstruire. Je m’abstrais tranquillement de la cacophonie, n’en conserve que ce qui me porte.


étoiles

J’habite une ville où, à l’envie, chaque soir, on peut gagner le rivage pour contempler les étoiles. Chaque soir, bien sûr, c’est difficile, on s’y perdrait. On n’aurait plus la force de revenir dans le mouvement, de quitter les rochers lisses et plongeant qui nous tiennent allongés, bienheureux.

Mais ce soir-là, nous y étions, allongés, seuls, silencieux, loin de tout, unis d’un même regard vers la voûte constellée, quand ils sont arrivés. D’abord deux filles, précédées dans l’air par leurs voix, suivies d’un garçon gargantuesque dont la silhouette se découpait sur la falaise. Sans un regard, ils se sont installés en contrebas de nous, au raz de l’eau. Le temps a passé, imperceptiblement. Nous avions restauré notre précieuse bulle quand d’autres ont déboulé, les retrouvant, râlant de n’avoir pu les joindre par téléphone. Le réseau passe à peine, ici, et c’est bien. Dans la foulée, pour finir, trois nouvelles jeunes filles arrivèrent à leur tour, grondant d’éclats brillants, fluettes, mal assurées, mais dévorant l’espace sonore, le contestant au ressac.

Cette petite troupe excitée nous ramena gaiement sur terre. Ils avaient décidé d’accrocher de nouvelles étoiles et s’étaient équipés en conséquence de bombes, fusées, chandelles, de toute une pyrotechnie bon marché. Ils s’y employèrent avec une joyeuse énergie. Les explosions de rires, de cris, les courses folles et les sursauts, accompagnèrent bien vite d’aléatoires lancers qui peinaient à s’inscrire dans le ciel. Quand, au comble de l’excitation, les fusées se mirent à voler bas, nous les laissâmes à leur insouciance.

Nous aurions pu leur en vouloir, leur reprocher cet arrachement au désert enchanté. Mais non, pas du tout, pas un brin d’amertume. C’est la vie qu’ils portaient là. Leur insouciance a ravivé la nôtre. Ils nous avaient, sans le savoir, sans même nous voir, relancés dans le mouvement.


robots

« La promesse est dans ce qui échappe, non dans ce qui est encagé, maîtrisé, fini. »
Antoine Emaz, Cuisine

L’enfant sans parole, prisonnier du passé, reprend voix dans l’enfant d’aujourd’hui.

Histoire de succession, de fluides hérités. De pères, de fils, grands et petits. Une onde passe. Je vois l’affaire ainsi. Extraire, reprendre, composer, recomposer, étendre, s’échapper. Je ne peux écouter ce son récent sans repenser à l’absent.

Jamais ils n’auront pu s’écouter mais ces deux-là sont unis au-delà des temps séparés. Pont de corde, je les relie, je numérise la bande oubliée, passe le micro au petit vivant. Faute de mieux, j’associe leurs sons. Fragile, mouvant, peu sûr, l’échange se fait par moi. Je suis seul à tenir.

Pour l’enfant neuf, inconscient des anciens qui l’irriguent, le premier est mort depuis toujours. Il émerge des brumes lointaines du passé, sporadiquement, parmi les personnages dont il entend les noms. A-t-il connu Vauban ? Il n’est qu’une image dans l’album de poussière.

Son absence seule pose problème. Pas en elle-même – cet homme inconnu ne peut lui manquer – mais en ce qu’elle rend possible ma propre disparition. Cet homme du temps d’avant est, en tout, impensable. Sourire muet à maintenir au loin, étranger inquiétant qu’il faut ignorer.

Mais avant tout la vie s’invente dans ce son. Pour tout dire, il s’en moque, l’enfant, de ces radotages paternels. Il ne se retourne pas. Il a bien le temps. Il me ramène au présent, à la surface. Il a tout à construire. Comme cette chanson claironnée des mois entiers avec énergie et bonheur, d’où la sortait-il ? Je n’ai jamais su si elle venait de lui ou d’un autre, du dehors ou du dedans.

J’ai cherché vainement, c’est sans importance. Il a fait sienne cette histoire de robots. Elle résonnait pour lui, en lui, elle ne le quittait pas. Elle confortait son insouciance, me l’insufflait. C’est suffisant.

L’enfance nourrit ce rêve d’un monde mécanique aux ressorts rassurants, binaires, limpides. Les machines cassées se réparent d’un coup de colle. Les machines épuisées vont à la casse, en toute logique, une fois leur temps passé. L’usure est mesurable, attendue. Il faut avancer, vivre, grandir, quand on y arrive, pour prendre du plaisir à sonder l’incertitude et la complexité.

Où se rejoignent sa voix et la mienne ? Qui succède à qui ? Quelle évidence ?
Que fera-t-il des chants anciens ? N’est-il qu’un porte-voix ?
Quel homme sera-t-il ? Qu’entend-il des alentours ?
Que gardera-t-il de ce qu’il entend ?
Qu’entends-je de ce qu’il me dit ?
Sommes-nous des robots ?
Qui sont les kiwaks ?

Rien n’est arrêté.


stéréotypie

[ prise de son : Pierre Armand ]

A l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois, se tenait l’une de ces maisons aux hauts murs de tuffeau qui limitaient mon territoire. Pendant cinq années, avant mes onze ans, j’occupais mes heures de liberté à arpenter méticuleusement ce chemin de ronde.

Nous habitions rue du collège. La porte refermée, je partais à main gauche en direction de la rue chaude. J’avais d’abord écrit rue froide, froide comme l’impression conservée d’alors, et j’ai été surpris de découvrir, sur la carte, la dénomination rue chaude. Seul le froid m’était resté. J’allais donc vers la rue chaude et tournais généralement juste avant, dans la rue basse du rempart, qui débouchait rue du patois. Je m’y engageais, à gauche toute, jusqu’à la rue du grenier à sel qui me ramenait insensiblement rue du collège.

Devant la cage d’un guépard qui tournait en rond dans son enclos et sur le chemin duquel il avait disposé des obstacles pour le contraindre à se réformer, un ami vétérinaire m’apprit un jour une acception nouvelle du mot stéréotypie. En psychologie animale ou humaine, ce sont ces automatismes qui traduisent une altération du système nerveux. Dans le cas de ce guépard, c’était la répétition continuelle, infinie, du même parcours, du même mouvement, dans le même sens, comme un signe évident d’un mal être, d’une profonde détresse. Puisque le transférer était inconcevable, il n’avait d’autre solution que de le détourner pour éviter que son état n’empire.

Cette boucle de rues était mon circuit, les bornes de mon univers. J’y allais seul, toujours, à pied ou à roulettes. Je marquais une pause dans la rue basse du rempart, que j’espérais toujours déserte, qui l’était le plus souvent. C’était une ruelle à caniveau central, un boyau, dont les hauts murs pulvérulents créaient une caisse de résonance. J’y écoutais, pendant de longs moments, la vie derrière les murs, les interpellations lointaines, les murmures au jardin, les engueulades, les cris d’enfants, les tondeuses toujours, les tonnantes radios, les coups de marteau ou de perceuse, les tourterelles, les merles, les chiens.

La maison à l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois arborait une prétentieuse porte de bois peinte en vert. Le temps y avait taillé un mince jour qui laissait entrevoir une cour intérieure. Chaque fois que je passais devant, un chien sautait s’écraser le museau dans la fente. Il aboyait, trépignait, jusqu’à ce que je me sois éloigné à bonne distance. Ce chien exprimait sans fard ce que les habitants de cette petite ville close, confite, pensaient mais n’osaient hurler, autrement que dans les urnes. J’en avais souvent surpris se tenant à la fenêtre, écartant discrètement le pan d’un rideau au passage du voisin ou d’un étranger.

J’aimais faire aboyer ce chien, provoquer sa furie. C’était une étape obligée, une marotte, que nous partagions, lui et moi. La folle bêtise de la ville endormie nous avait tous deux durablement abrutis.

J’ai voulu revenir, il y a peu, dans cette ville, pour sentir si l’air y était toujours irrespirable. J’ai dispersé bien vite une bouffée de nostalgie et l’impression m’est revenue, inchangée, oppressante. A l’intersection de la rue basse du rempart et de la rue du patois, la porte avait été repeinte. Il y avait maintenant deux vieux chiens dont un asmathique à l’agonie. J’ai rejoué la scène, ils ont mollement tenu leurs rôles, je les ai enregistrés.

Les chiens avaient changé sans que rien ne bouge, heureusement qu’un jour je me suis détourné.


bobine embarquée

Je travaille chaque jour avec des images et des sons. Je m’étais posé comme contrainte, dans ce petit chantier, de ne pas faire place aux premières, dont on abuse souvent, de n’explorer que cette énigme de mon rapport si sensible aux seconds. Les exceptions sont sans doute indispensables.

Je sens la nécessité de celle-ci pour retrouver un peu de l’émerveillement muet de l’enfance, un peu de l’insouciance à aller vers, à dire, à faire, malgré le monde cadenassé des adultes, ses logiques incertaines, martelées comme des évidences. Il faut se glisser dans les interstices.

L’enfant au bouquet qui vient vers moi deviendra l’homme de la voix dans la valise noire.