pêche et maléfice

Envie de mettre en avant cet extrait qui m’est venu, hier, en écho à un commentaire sur cette question des écarts entre sons et mots. L’image même de ce que je recherche ici.

“L’attrait de la pêche tient, formellement, dans l’instant très court où quelque chose a quitté sa place pour faire intrusion dans une autre en conservant les propriétés qu’il tenait de la première. Tout commence à la déchirure soudaine de la surface, quand ça a pris et que ça se refuse à en tirer les conséquences, à venir jusqu’à nous, de l’autre côté. Ça fait toute une histoire scandée de rapprochements et de fuites, ponctuée de lueurs sourdes et d’éclats brillants, de réticences, d’abandons. Parfois, elle tourne court, quand le poisson, si c’en est un, s’il existe avant de s’être matérialisé dans l’air, rompt le fil ou se défait du flocon de plume qu’on lui avait fiché en gueule. Mais parfois, elle aboutit et le maléfice, aussitôt, commence à s’exercer.”

Pierre Bergounioux
La Ligne, Verdier, p. 18


Renaissance de la matière

[ prise de son : Pierre Armand ]

le panneau à l’entrée comme une injonction
– Renaissance de la matière –
récupération de métaux
ferrailleur

tôles froissées, arrachées par la griffe mécanique
monticules, tas que l’on déplace, tri mystérieux
et tout le long du mur, de l’autre côté,
passage de tôles motorisées, métallisées, étincelantes
compression des temps, des destins des objets
vanités industrielles

puis soudain surgit sans crier gare
un homme rogue qui vous tape sur l’épaule
c’est pour un contrôle du niveau de bruit ?
non, c’est juste pour le son, pour un film…
sourire sceptique du colosse en combinaison verte
regards échangés, nécessaires,
sourire vrai alors, et indulgent,
et l’homme s’éloigne


poème usé II

« mémoire
épaisseur mouvante
enlisement
quand dehors
vite
c’est l’affolement matinal et présent du ciel

***

mémoire vaine
les être deviennent flous
puis noms retenus sans visage
et puis nuages qui filent
ou bien terre

on continue
avec ceux qui vivent
parce qu’il n’y a rien d’autre »

 

Antoine Emaz
Sauf, Éditions Tarabuste, 2011


des écarts

Pourquoi faut-il que les mots affleurent mais ne sortent pas ? Il faudrait. Il faudrait du fil, une canne, un moulinet mais quel leurre leur présenter ? Les mots restent tapis, bien à l’aise, en riant. Les mots s’habillent de nuages, se masquent, s’ombrent. Pourtant l’intuition semblait claire, évidente, un torrent. Il ne restait qu’à mettre tout ça en ordre, canaliser, en rang. Siffle le chien, siffle. Mais rien ne vient. Ils s’y refusent. Ils me résistent.

Constater l’écart entre le son et les mots qui s’y mêlent. Ces mots, malheureux, faibles, disent le contexte, le décor, la source. Ça, je le sais déjà. C’est facile, limité. Il suffit de reprendre les images inscrites en soi, accessibles au souvenir, et de reconstruire. Le son travaille ailleurs, sur la peau, dans les filaments nerveux, les courants, dans les soutes les plus ignorées. Continuer tout de même à lancer des mots pour voir si ça mord.


elements de conversation sur un projet de rencontres autour du “field recordings”

Infact Paris / La Société De Curiosités

Des enfants par l’oreille

Le point d’ouïe : qu’est ce que c’est que connaitre par le son ?

Avec une question associée : qu’est ce qu’on gagne qu’est ce qu’on perd ?

Que gagne t-on à se libérer du sens ou du son qui fait sens, du son-image ?

Si on pense que quand il ne reste plus que le son on peut accéder à une connaissance hors savoir, hors langage, n’est-on pas dans la plus grande des illusions? Car en effet ceux qui ont élaboré une relation avec, par exemple, la forêt, la jungle, une nature, des plantes, ou une machine, ont aussi construit une écoute, pour chasser, éviter les animaux dangereux, travailler, sans compter tout ce qu’ils écoutent comme étant des voies possibles qui donnent du sens, car ils ont voulu donner ce sens là à ces sons, devant être entendus comme des appels, des signes : cela…

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échos martiaux

[ prise de son : Pierre Armand ]

Les sons de la nuit ont fait ressurgir ce son-là, enregistré sur le port de Port-de-Bouc, un 14 juillet, en fin de matinée, il y a un an.

Hier soir, alors qu’ordre et fanfares cédaient le pas aux pétards, je notais :

L’écho de la démesure emplit l’air de la ville. L’artifice est sur les plages cette année.
Sous ma fenêtre, la vie suit calmement son cours.
Frappant comme à distance dans la ville creuse, sans la liesse, ne reste de l’émerveillement d’enfant que l’écho martial.

Les déflagrations officielles se propagent maintenant en multiples éclats de voix.
Une basse rythmée se rapproche. Les vitres frémissent.
Klaxon, crissements de pneus soudains, chacun se crée ses manèges.


ce que l’on entend et ce qui nous échappe

[ Extraits découpés dans la passionnante conférence de Daniel Deshays (ingénieur du son, enseignant à l’École nationale des arts et techniques du théâtre de Lyon et à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris), autour de Mon Oncle de Jacques Tati, donnée en février 2009 au Centre Pompidou à Paris. A écouter dans son intégralité ici. ]

Le microphone est « une permanence de production de ce que l’on ne veut pas entendre ». Réécouter pour entendre ce que l’on ne voulait pas entendre, ce que notre cerveau a cru bon de classer, selon ses critères, qui sont les nôtres, mais que souvent nous ignorons.


sur un toit

[ prise de son : Pierre Armand ]

Seul sur un toit de la ville où je vis.
Un toit haut et vaste, un plateau de béton gravillonné, au droit des voies de chemin de fer d’un côté, d’une petite rue de l’autre. Une falaise grise dans la ville.
Peu de monde en contrebas, il fait trop chaud. Un gosse et son scooter regagnent mollement la Belle de Mai. Calme d’un début d’après-midi d’été.
C’est le toit d’un bâtiment qui n’est plus aujourd’hui. Plus tel qu’il joue là. Avec son passé qui s’agite dans le vent, les pales folles des extracteurs d’air abandonnés.
Bâtiment industriel reconverti. De nouveaux sons à venir. C’était il y a un an.

Je pense une nouvelle fois à John Cage, à cet entretien dans son appartement, même si je cherche encore du sens là où il n’y aurait que résonance.


un matin d’été

[ prise de son : Pierre Armand ]

Ce que ce son ne donne pas, c’est la proximité de la centrale thermique de production d’électricité. Sa proximité extrême. Ses quatre cheminées tricolores plantées sur le rivage, en regard de la plage. Ce qu’il ne peut dire, du fait de la distance, faible mais suffisante pour que le son s’envole, pour que le vent fasse l’effaroucheur et dissémine le vrombissement des torchères, c’est la raffinerie, plus inquiétante encore, à perte de vue. Mieux vaut parfois fermer les yeux.

C’est le souvenir du lieu qui a ressurgi en premier. Ce son ne reste, pour moi, qu’un déclencheur. A la réécoute, domine un très fort sentiment de fausseté, d’abord, puis d’étouffement. La bande-son d’un mauvais rêve. Les images, les odeurs, qui saturent encore mes sens, privent ce son de son innocence.


garder ses oreilles ouvertes

« Jadis, on imaginait que la musique existait d’abord dans l’esprit des gens – et en particulier des compositeurs. On l’écrivait, et on était censé l’entendre avant qu’elle devint audible. D’après moi, au contraire, on n’entend rien avant. Le solfège est justement la discipline qui permet d’entendre un son avant même qu’il ait été émis… Seulement, avec cette discipline-là, on devient sourd : on s’entraîne à n’accepter que tels et tels sons, et  non pas tels et tels autres. S’exercer au solfège, c’est décider à priori qu’on trouvera pauvres les sons de l’environnement. C’est pourquoi il ne peut y avoir de solfège « concret » ! Tout solfège est, par nécessité, par définition, « abstrait »… Et dualiste ! Pour le solfègiste, tout son de l’environnement est mutilé ; il manque de tonalité. Vous comprenez alors pourquoi je n’éprouve pas le moindre intérêt pour le solfège : je ne me suis mis dans la tête aucune idée de perfectionnement des sons, aucun parti pris d’amélioration de la race sonore. Je garde simplement mes oreilles ouvertes. »

John Cage
Pour les oiseaux, Entretiens avec Daniel Charles, L’Herne, p. 85