rumeurs

Les fenêtres des chambres sont ouvertes. Je suis à l’autre bout de l’appartement, côté rue, devant l’ordinateur. Le cerveau met parfois du temps à nous informer d’insensibles modifications de l’environnement sonore. On est occupé à autre chose. On le tiraille déjà suffisamment, l’affaire est secondaire. Il n’y a ici aucune menace directe, aucune raison de s’affoler. Juste cette inhabituelle rumeur. Je mets du temps à faire de ce picotement nouveau une certitude que quelque chose se passe là, derrière, à l’autre bout du couloir. Un moment encore avant de me pousser à bouger, à chercher à voir de l’autre côté des jardins, de l’autre côté des immeubles, de la nuit. Il y a là-bas des gens, assemblés en nombre, pour une raison que j’ignore. Le grondement des voix reste léger, encore estival, comme les conversations des proches voisins, anodines et orchestrées. Tout est normal.

La fenêtre de notre salle était ouverte. C’était il y a sept ans, presque jour pour jour. Nous étions trois devant deux écrans d’ordinateur. J’avais les mains sur le clavier et la souris. Ahmed, assis entre Waheed et moi, nous permettait de nous comprendre. Il traduisait. Ça n’avait rien d’évident, vraiment. Il y mettait une intelligence et une sensibilité merveilleuses. Nous étions au deuxième étage du bâtiment de la faculté des beaux-arts de l’université de Kaboul. Depuis plusieurs jours, à l’approche du ramadan, des rumeurs se densifiaient de plus en plus pour parvenir à nos oreilles. Ceux de la faculté voisine des études islamiques, d’autres peut-être, leurs amis, supportaient de moins en moins notre présence, notre projet, sa mixité et ses horaires sacrilèges.

La fenêtre de notre salle était ouverte et, ce jour-là, j’ai ressenti ce picotement léger qui se charge jusqu’à brouiller les pensées en chantier. Je me souviens d’avoir échangé un regard froncé avec Ahmed. Ses yeux portaient autant de questions inquiètes que les miens. Waheed, lui, ne semblait rien entendre. Pourtant, dehors, une rumeur de foule se précisait distinctement. Elle se stabilisa tout près. Des slogans, lancés au mégaphone, étaient repris à l’unisson et Ahmed ne traduisait pas. On prétexta une pause pour s’accouder vers le bruit et porter le regard au plus loin. Il n’y avait rien à voir. Il n’y avait rien que cette insistante et massive rumeur, ce grondement sans chair ni réalité. Nous avons repris le travail jusqu’au soir, jusqu’au bout de la semaine, jusqu’à ce qu’un film naisse. L’atelier a été déménagé dans un endroit moins exposé, nous avons oublié et je n’ai jamais su.

L’image isolée, comme souvent, ne dit rien du mouvement intérieur. Elle est là où je suis. Elle n’a pas la liberté du son, qui s’envole et se disperse, par dessus les toits, de mur en mur, et en soi, pour venir excaver des terrains en jachère. Elle dit ma limite, de corps, de courage, d’invention.

Je suis là, à la fenêtre, immobile, attentif à mes ombres.


KM 140

( François Bon a publié hier un beau texte sur ces machines qui nous rendent présent, au plus près, les voix et les bruits du monde. Le « mot Neumann » a fait ressurgir un souvenir, mis en commentaire sur Tiers Livre, puis deux sons, qui réveillent ce petit chantier endormi. )

Mai 2005, je décide de partir sur les traces d’un ami mort, à l’autre bout de la Sibérie, à la frontière chinoise, au bord du fleuve Amour. Le voyage s’annonce chaotique : voiture, train, avion jusqu’à Moscou, ligne intérieure jusqu’à Khabarovsk, transsibérien pour revenir un peu en arrière, camion bringuebalant sur des chemins boueux, barque. Je veux traverser cela seul, à l’image et au son. On me confie un Neumann, un KM 140, petit cigare bagué, dense et discret. On me dit qu’il n’y a guère que lui pour rester constant de Doué-la-Fontaine aux marais de Khigansky.

Il fera le voyage sans broncher ; vite en place, vite démonté, jeté sans mal au fond du sac à l’approche des militaires ou des gardiens de musée. Il assuma seul l’entière responsabilité du son du film. Il fut parfait. L’émerveillement au montage son de découvrir sa finesse pour rendre les chants des oiseaux de la réserve, sa souplesse pour encaisser le cri trompettant de la grue du Japon, sa précision pour aller chercher depuis la chambre d’hôtel où je m’étais perché la sonnerie d’un appareil sur une piste de Cheremetievo, sa justesse pour rendre présent — à lui seul — un dialogue improbable à base d’ours, de cerfs et de chasses interdites, dans un wagon de transsibérien. Il était là où j’étais, il entendait ce que j’entendais, comme s’il avait percé le secret de cette écoute désirante qui fait la prétendue supériorité des oreilles et du cerveau humain sur les appareils à membrane.

Je sais depuis l’importance et le plaisir d’avoir un camarade, ingénieur du son, qui sait adapter le micro à la situation, le préparer, le placer avec précision, mais le KM 140 s’est inscrit dans ma petite mythologie personnelle comme le compagnon irremplaçable de mes déambulations solitaires.


la compagnie des arbres

J’ai suivi les pas de l’enfant que j’étais et le son, comme souvent, ne témoigne que d’oiseaux.

Je suis revenu dans la petite ville aux grands murs de coton, aux murs de poussière, aux murs étouffant les voix, les visages, les pas de côté, m’enserrant tout petit tout entier, absorbant le soleil même et les départs possibles, ne laissant jaillir au sol que les cris des roquets immortels, tandis que tout là haut, si haut que ces murs n’en peuvent mais, si haut que d’impuissance ils s’effritent, des branches en fuites éperdues se livrent au vent, érodent les parements, les émondent à leur tour, les écalent, les réduisent joliment à leurs pesanteurs vaines et, tôt ou tard, les affaisseront.

L’homme au visage d’avant m’a demandé si faire ce film m’avait apaisé. J’ai dit je ne sais pas. J’ai dit la colère est autre mais la colère est là. J’ai dit quelque chose a changé. J’ai souri. Les mots d’Antoine Emaz ne me sont revenus que le lendemain soir : « Écrire / ne soigne / ni n’avive / accompagne seulement ». Compagnie nécessaire que cet objet qu’on sort de soi. Double qui éclaire et consolide. Présence devenue tangible, branche à laquelle s’agripper, aux autres projetée, comme une pique, comme un pont, qui m’a conduit ici, pour commencer.


débrayer

Ce devait être une semaine de répit, mais le trop s’accumule, dans le bas-ventre surtout, et on ne s’en débarrasse pas comme ça. Ce mardi, à l’heure où beaucoup débauchaient, s’entassaient avenue Michelet, sous le soleil retrouvé, le trop pointait juste au fond de ma gorge.

Pour la première fois de l’année, je retrouvais l’avenue embouteillée. Parmi mes activités, parmi les lieux qui les abritent, il n’en existe qu’un qui me donne l’occasion de partager pleinement l’épreuve de cet agglutinement rituel : c’est la prison, avec ses horaires cadenassés, indépassables. Elle m’y projette, à mon corps défendant, vers 17h, car à 16h30 — bonsoir, c’est l’heure, il faut partir maintenant clame la porteuse de clefs. Les gars remontent en cellule, les surveillants s’empressent d’en finir, de passer le relais, et nous sommes poussés dehors.

J’aurais préféré rester dehors, vraiment, à prendre l’air et le temps, à goûter la chance de ma liberté, plutôt qu’être contraint de reprendre la voiture, cage moelleuse où le trop me cinglait. Mais à l’autre bout de l’avenue, un peu plus haut vers l’est, une fois quittés les quartiers cossus et l’artère encombrée, une fois passés Castellane, Baille et Lodi, les enfants allaient m’attendre. A 17h30, l’école ferme ses portes et j’étais déjà en retard. J’allais l’être plus encore.

Le trouble était monté tout au long de l’après-midi. Rien de bien net, un spasme localisé, une tension qui s’installe. J’étais allé au bout de ce que j’avais prévu mais c’était maintenant terminé, je me retrouvais seul, avec le corps tout entier en opposition, mené par des viscères qui avaient sérieusement décidé qu’il n’était pas question que je continue comme ça. Ça n’allait plus du tout. J’ai pris la contre-allée jusqu’à la première place libre et, passant par toutes les couleurs, pris de frissons, me suis retrouvé chancelant sur la chaussée.

Une crainte absurde, démesurée, venait d’éclater. M’est revenu le souvenir des urgences de cet hôpital privé tout proche, pour y avoir porté, deux ans plus tôt, l’un de mes petits et son pied cassé. J’ai refait le chemin, franchi barrières, portes automatiques, hygiaphone, pour me retrouver vite face à une infirmière, lui expliquer que ça faisait plusieurs jours que ça couvait, que je ne m’en étais pas vraiment inquiété, que ce n’était sans doute rien — un virus, une indigestion — même s’il y avait aussi cette vieille histoire de vésicule jamais résolue faute de temps, mais, dans l’immédiat, il fallait calmer ce trop qui menaçait de jaillir, me soulager, me permettre de repartir, vite, on m’attendait.

Elle me conduisit calmement dans un box, me demandant de me mettre torse nu, de m’allonger, avant de refermer la porte coulissante. J’ai compris et prévenu que je ne serais pas à l’école à temps. Il fallait faire sans moi. Je devais attendre et j’ai attendu. L’appareil à ma droite, d’où tombait le tensiomètre et un faisceau d’électrodes, émettait régulièrement un signal sur lequel je me mis à concentrer toute mon attention, tentant d’oublier mon corps, d’évacuer les premières pensées morbides. Mon mal-être tintait au rythme de ce son. Il fallait que j’en garde trace.

En l’absence d’enregistreur, le téléphone ferait l’affaire. Je l’ai laissé capter à peine plus d’une minute de son ambiant, sur la chaise alignée à la table d’auscultation où je reposais. Je l’ai écouté quelques jours après et le son est mauvais, à la fois faible et saturé, numérique, brouillé. Mais à la réécoute, j’y entends ma fébrilité et ce trop qui me dépassait. Comme si un son clair, précis, naturel, en écho à l’état dans lequel je m’enferrais, ne pouvait être qu’un complet contresens.

Durant les quatre heures qui ont suivi, j’ai eu tout le temps de parfaire mon intranquillité. L’hôpital reste avant tout un lieu de mort. Dans ce box, cette stase forcée, je ne pouvais penser qu’au pire et ce son avait le grain implacable dont se régale mon angoisse.

La machine l’avait senti et prenait un malin plaisir à jouer avec mes nerfs. Tous les quarts d’heure, je recevais la visite d’une infirmière, relayée par un infirmier après le changement d’équipe. D’abord pour prendre ma température, ma tension et me poser un cathéter, puis ajouter une poche de glucose, puis y adjoindre une nouvelle poche d’un médicament — contre les nausées —, puis un autre — contre la fièvre —, puis, sans plus d’explication, me prendre cinq tubes de sang du bras droit, puis, un temps après, pour maintenir le suspense, quatre autres, mais du bras gauche — désolé, mais avec ce qu’on vous a mis dans le droit, je suis obligé de prendre à gauche —, puis de nouveau la tension et la température, et enfin, après un temps infini, un élecro-cardiogramme — au cas où, on ne sait jamais, c’est toujours utile. A chaque passage, elle, puis lui, éteignaient le son, qui reprenait de plus belle quelques instants après qu’ils aient quitté le box.

Le médecin vint à 22 heures me dire que cette débauche d’examens n’avait rien donné. C’était rassurant. Hormis un taux de bilirubine un peu élevé, à surveiller, il n’y avait pas de raison de s’en faire. Un virus, une indigestion, il ne saurait pas dire, rien de grave en tout cas. Il coupa une dernière fois le son de l’appareil. Je suis rentré, le mot bilirubine en poche, agacé par l’inquiétude qui m’avait conduit là, et mis un jour à me retaper.

Le surlendemain, une autre mécanique cédait. Au moment de reprendre la voiture, j’empoignais un levier de vitesse ouvertement vaincu. L’embrayage avait lâché. C’est idiot comme l’accumulation de petits tracas, quand tout est déjà trop, nous pousse au bord de la folie. Je n’étais pas prêt à y céder, pas totalement, mais je pris au mot la voiture qui m’intimait de lever le pied.

Je rassemblais ce qui me restait de la douce indolence du week-end dernier, première parenthèse inactive, superbe, délicieuse, depuis des lustres, m’y lovais, y retrouvais fraîcheur et clarté pour amener la voiture à Eric, mon garagiste. Il secoua le levier — mais non, c’est rien —, plongea dans le moteur — c’est ce truc-là qu’a pété —, en retira une petite pièce — faut juste que je te trouve une autre biellette comme ça et tout ira bien ! Le mot biellette résonnait, abstrait et glorieux. Ce n’était donc qu’une question de biellette. Je lui demandais s’il pouvait me faire ça dans la journée parce qu’à 17h30 je devais récupérer les enfants — viens à 16h30, pour être sûr. J’y revins à l’heure dite, la voiture était prête à embrayer et, contre trente euros, il m’en rendit la clef. J’étais reparti.

Il est des savoir-faire lumineux, admirables. Il est des mécaniques plus simples à réparer que d’autres. Il est des logiques plus compliquées à démonter, des sons qu’on ne coupe pas. Débrayer est un mot de révolte, un refus, un appel à la grève. J’aime l’entendre quand trop c’est trop. Mais ce trop qui me prend parfois à la gorge est mien et je peine à m’y opposer. Je l’ai patiemment amoncelé. Je sais ma chance et mon bonheur. Alors, de bilirubine en biellette, j’en profite encore un peu, malgré les alarmes, en sachant qu’un brin de répit ne serait pas déraisonnable. Je le sais. Il faudrait. Je le sais. On verra bien si j’y cède.


à quai

Nous sommes muets, car sourds, la plupart du temps, faute de pensée, par trop de peur.

Ce mercredi matin, planté sur le quai, j’étais l’un des éléments vibrants de la scène. J’aurais pu croire que ce bourdonnement lancinant, ce lourd balayement de pale, venait de moi. La fatigue, l’appréhension, faisaient battre mes tempes et la gare toute entière sonnait à l’unisson.

Enfant, marchant dans les rues, je lançais des gestes magiques, furtifs, connus de moi seul, par lesquels j’animais cette vie qui me cernait — l’ouverture d’une porte, l’arrêt d’une auto, le déclenchement d’un feu, le mouvement frissonnant des feuilles, l’envol d’un oiseau. Je n’étais pas dupe mais goûtais pleinement cette illusion. Je pouvais encore croire que j’aurais — sans doute pas tout de suite mais au moins un jour — main sur les choses. J’attendais impatiemment l’âge adulte, que j’espérais être celui du savoir et du contrôle. Mes garçons aujourd’hui font de même.

J’étais redevenu enfant, ce mercredi matin, et me rassurais en découpant la scène, sans un geste, par le regard et les oreilles. J’ai appris en grandissant à serrer ce que je vois en différentes valeurs de plan, à les organiser, à en faire récit. J’ai appris à distinguer les différentes composantes du son ambiant, à les cueillir pour les doser à ma guise. Je maintiens ainsi, coûte que coûte, plein d’espoir, l’utopie d’un changement toujours à portée de main.

Il s’en serait fallu de peu, sur ce quai, pour me faire croire que j’animais la scène. Le train de 8h36 était encore virtuel à 8h45, une annonce dans les haut-parleurs, un retard. J’ai eu tout le temps d’observer, découper, recomposer. Cet ensemble simple, grave, rythmé, aurait pu être une base de travail si n’était passée au premier plan cette verrue soudaine, politesse doucereuse, cette voix synthétique, maladroitement coupée, qui ne dit que l’absence et le refus de l’autre.

J’aime les constructions en rupture qui créent interstices, complexité, vie. Avec l’âge adulte n’est pas venu le contrôle mais la conscience que l’incontrôlable est autant inquiétant que vital. Cette voix toujours la même, à toute heure, en toute gare, est fausse égalité, distance apeurée, négation de la vie. Si j’avais eu à choisir un son pour m’extirper de ma ronronnante fatigue, j’aurais commencé par un silence soudain, un vent léger, suivi d’une voix hésitante, inconnue, adressée et proche, qui ouvre un monde et m’entraîne ailleurs.

Images et sons m’ont sauvé en un temps où les mots ne venaient plus à ma bouche. Brisant l’adolescence, la mort du père m’avait rendu muet. J’étais courageux, disait-on, digne et muet. J’enfouissais ma terreur dans le silence et les sourires. On confond trop souvent tétanie et dignité. On admire ce qui n’est qu’une muette implosion.

Les mots reviennent peu à peu. C’est un lent travail et je suis patient. Retrouver parole distincte m’a pris presque autant d’années que de grandir jusqu’à la mort du père. J’ai déjà vécu au moins deux vies. Le fil des mots est ténu. L’aphasie guette toujours, repli privilégié.

La chatte de la maison se terre sous le lit au moindre bruit suspect, il en faut peu pour que mes mots se terrent sous la langue. Mes mots s’absentent encore, aujourd’hui, si trop de tension. L’habitude, l’agacement, n’y font rien. On ne contrôle pas. Seuls restent alors les tremblements.


interférences

Retour de nuit dans les battements de lumière sur le métal vert, dans ce noir épais tout autour et le train qui s’enfonçait et filait sans rien laisser derrière lui qu’un sifflement lointain.

Dedans, tout était immobile. Le corps avait renoncé, le corps s’était mis en veille, n’acceptait ni mots ni musiques du dehors, s’en tenait strictement au mouvement intérieur, vital, minime, des fluides et de l’air. Les récepteurs étaient saturés. Je l’acceptais à regret, me pliais dans le fauteuil, les genoux calés sur le dossier de devant, le regard posé sur le bas de la vitre, à l’écoute des plus infimes battements. Je m’échinais à écarquiller les yeux vers la nuit noire, à y chercher des traces, des signaux, des lampions, à n’y rien voir.

La tête était encore trop pleine de cette parole maladroite du déjeuner de midi, de ces premiers mots en public pour dire ce film où résonne la voix réinventée, réinterprétée, en l’absence, du père mort. Je repensais à l’animal politique qui me faisait face et discourait en souriant, comme protégé par un brouilleur d’ondes, un dispositif sophistiqué et diablement efficace qui semblait le couper de toute expérience sentie, humaine, sincère. Rien ne passait.

Depuis le matin, j’étais obsédé par cette coïncidence de date : 9 janvier 2013 — 9 janvier 1993.

Il y a vingt ans, on mettait mon père en terre et, sur l’estrade, au micro, tous parlaient de lui qui s’était tu trois jours plus tôt. Moi, j’adoptais mon mutisme nourri des larmes retenues le plus longtemps possible, à toute force, en vain. J’étais pris, papillon prisonnier, dans l’éblouissement de la lumière ocre de ma chambre d’enfant d’où se détachait le fantôme de ma mère me réveillant en pleine nuit pour me dire c’est fini viens lui dire au revoir. Je ne voulais pas mais n’osais refuser. Je voulais juste entendre mon père, encore, pas lui dire au revoir, pas le voir mais l’entendre, et je me retrouvais poussé dans la chambre bleue, de l’autre côté du couloir, face à cette pâle copie de cire froide, contraint de baiser du bout des lèvres son front factice. Trois jours après, tous parlaient de lui alors qu’il n’était plus et je n’entendais rien.

Les scènes, les âges, le train, filaient. Je n’étais vraiment plus bon à rien en ce soir de retour. J’ai lancé l’enregistreur pour garder trace des battements du métal. J’ai mis le casque sur mes oreilles.

Dans le maigre battement, dans le souffle des tunnels, dans le sifflement de la mécanique lancée à grande vitesse, des interférences incessantes s’imposaient. On nous vend le contrôle absolu sur tout ce que l’on pense, produit, rencontre, et c’est toujours étonnant de découvrir ce qui échappe. En l’absence apparente de communication, des machines se parlent, échangent entre elles, envoient à notre cerveau des éléments dont il ne nous dit rien et, sans d’autres machines mouchards, nous n’entendrions rien.

Le dictionnaire m’explique qu’une interférence est un phénomène résultant de la superposition de deux vibrations de même longueur d’onde, lorsque celles-ci sont en phase ou en opposition de phase. C’est une influence réciproque. J’imagine les coïncidences comme des jeux de vibrations qui nous échappent. Cette petite musique pourrait être leur son. Je n’ai pas les outils nécessaires pour mieux les analyser et c’est heureux. Ça me laisse encore un brin d’innocence et ouvre l’espace aux possibles.

Il y a ces souvenirs qui nous traquent et nous rencognent. Il y a ces intuitions qui éveillent et nourrisent. ll y a ce que nous ne percevons pas clairement, qui nous traverse, fait son chemin, s’installe en nous. Nous allons, construisons et rêvons au milieu de tout cela. Nous savons voir le battement de la lumière sur le métal, entendre les grincements de la tôle. Nous n’entendons pas, la nuit, certaines ondes, nous n’entendons pas l’avant, nous distinguons à peine quelques formes embrouillées qui surgissent incertaines pour peupler le présent.

Enfoui dans mes pensées, je n’ai pas vu le train arriver en gare.

Sur le quai, surpris d’être à l’air libre, j’ai repris forme, remis ma mécanique en ordre de marche et ne suis pas descendu dans le métro pour éviter un tube qui m’aspirerait de nouveau en moi. On m’attendait, j’en étais heureux et comptais offrir figure fraîche et légère. J’ai dévalé les grands escaliers et pris un vélo — pour une fois, hasard ou pas, il en restait encore un.

Je descendais le boulevard d’Athènes quand une silhouette, sur le trottoir, a attiré mon regard. Un homme à tignasse grise marchait un livre à la main. Je m’en suis approché, l’ai lentement dépassé, dévisagé, c’était François Bon.

Comment mon cerveau qui n’avait eu accès qu’à ses textes, son visage photographié, plus récemment ses tweets, l’a-t-il reconnu à distance, de dos, par sa seule démarche, avec cette profonde sensation d’évidence ? L’a-t-il d’ailleurs reconnu en tant que François Bon ? N’a-t-il pas juste perçu de subtiles interférences ? Je ne sais pas et ne veux pas savoir.

Je lui ai adressé une vibration vocale plus explicite, me suis présenté et nous avons bavardé jusqu’au bas du boulevard, lui à pied, moi patinant sur mon vélo, dans l’équilibre fragile de cette improbable rencontre. Ça m’a joyeusement réinscrit dans la vie au présent. C’était étrange, fugace, stimulant. Tout est possible. On m’attendait, j’avais hâte, nous en sommes restés là. La prochaine fois, on prendra le temps de faire durer la coïncidence.


avenue Rimbaud

L’avenue Rimbaud est une impasse. Elle naît d’une colline à l’arrête en ruines pour déboucher sur le chemin vicinal de Morgiou. Le chemin vicinal de Morgiou est l’artère principale qui irrigue ce bout du monde et plonge la ville par les calanques dans la mer. Un tortueux réseau d’avenues, boulevards et traverses, plus étroits les uns que les autres, y converge mais, à ma connaissance, aucune rue simple et droite dont on devine aisément l’issue. La hiérarchie et l’ordonnancement des voies publiques de cette ville est un étonnant mystère qui me ravit. Le chemin vicinal de Morgiou est, à leur jonction, deux fois plus large que l’avenue Rimbaud.

L’avenue Rimbaud est une impasse au bitume défoncé, bordée de murets en béton, de grilles, protégeant d’hétéroclites pavillons aux jardins bien tenus que propriétaires et agents immobiliers nomment pompeusement villas, contribuant un peu plus à brouiller les repères. Le quartier n’est pas riche, même si chacun surveille son petit lopin comme un trésor inestimable. L’endroit est triste, même sous le soleil, et bien plus encore en cette fin d’après-midi cotonneuse de décembre où la plupart des gens se préparent à réveillonner.

Je n’imagine que trois raisons de venir avenue Rimbaud. On y vit — ils ne sont pas si nombreux mais c’est la raison principale. On y connait quelqu’un qui y vit — ce soir, fait exceptionnel, plusieurs voitures immatriculées hors du département prouvent qu’on peut venir réveillonner avenue Rimbaud. Ou alors on cherche à s’y garer, au grand dam des riverains, faute de place au pied des murs de la prison — c’est ainsi que j’ai découvert l’avenue Rimbaud.

La plupart de ces maisons ont moins de cinquante ans. Je ne sais de quand date l’avenue mais me demande pourquoi c’est ici, dans ce recoin sud de la ville, bien loin des quartiers qui l’ont vu passé — du port, de la Conception, définitivement hors de « portée de se faire embarquer pour Aden, au premier mieux senti », qu’on a jugé bon qu’une voie se nomme Rimbaud, seul nom de poète perdu parmi gloires locales et lieux-dits.

Que cette impasse soit une avenue et qu’elle s’appelle Rimbaud n’a cependant qu’un rapport lointain avec ma présence ici puisque j’étais venu pour la prison et n’entendis d’abord que l’alerte d’oiseaux que je ne savais nommer.


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